Lost City Radio
Un livre à la mémoire des disparus et de ceux dont le destin a été brisé par une guerre.
La guerre civile est terminée depuis plus de dix ans. Les noms de lieux ont été effacés, rayés de la mémoire collective, comme la guerre elle-même qui ne semble n'avoir jamais eu lieu. Les villages sont nommés par des numéros et les places et les rues de la capitale par des noms banals qui nient toute identité passée.
Dans ce pays aseptisé où le pouvoir et l'armée ont remporté la guerre contre une secrète guérilla - une certaine LI – Lost City Radio, l'émission radio de Norma, apparaît être la seule voix humaine en donnant la parole aux familles et aux proches des disparus de la guerre. Mais combien réapparaitront vraiment?, L'émission de l'animatrice admirée dans tout le pays et qui pleure elle-même son mari disparu, n'est-elle pas la triste couverture humanitaire d'un régime qui manie parfaitement tous les rênes de la censure te de l'intimidation?
Lost City Radio nous plonge dans les traumas des guerres du continent sud-américain. En ne localisant pas l'action de son roman dans un pays précis et en ne faisant que suggérer les horreurs et les douleurs, Alarcón ne fait que renforcer la puissance d'évocation. Comment ne pas songer aux pires heures de la dictature argentine, quand le mari de Norma est déporté sur la Lune où il est enterré pendant une semaine, ou songer aux actions des guérillas du Sentier lumineux ou, plus proche de nous, des Farcs, quand Alarcón nous fait vivre le quotidien d'un petit village de la jungle, prenant connaissance de l'avancement de la guerre par l'enrôlement progressif de ses hommes dans diverses factions. Lost City Radio parle des destins brisés par la guerre, brisés par les mensonges, les délations et les secrets que chacun garde enfoui en lui-même.
Mais ce roman est surtout universel quand il aborde le thème des disparus – le monde des disparus – , qui engendre cette horrible souffrance pour ceux qui demeurent de toujours garder un infime espoir. Et quand Alarcón nous narre comment l'armée vient enrichir ses rangs en enrôlant de force les jeunes des villages retirés, on ne peut que faire le lien avec les sombres pratiques actuelles de la junte birmane qui arrache des enfants en perdition dans les marchés de Rangoon (Les Birmans, enrôlés de force pour servir de geôliers, Le Courrier, 2 mai 2009).
Le gouvernement n'avait pas survécu à une décennie ou presque de rébellion sans apprendre quelques trucs pour se défendre. Il avait appris principalement comment, quand et à qui infliger une grande douleur. Tout le monde finissait par parler. Les suspects étaient emmenés à la Lune tous les soirs et soumis à un traitement sauvage de la part des policiers : s'ils étaient trop forts ou s'ils n'avaient rien à dire (il était toujours difficile de savoir comment faire la différence), ils étaient conduits en hélicoptère au-dessus de la mer et jetés dans les eaux glauques. D'autres étaient placés dans les mêmes tombes que celles ou Rey avaient survécu. Certains de ces suspects étaient relâchés et de nombreux autres étaient enterrés dans les collines poussiéreuses. Selon les critères habituels, le séjour de Rey avait été luxueux.
Daniel Alarcón, Lost City Radio, Albin Michel, 2008, p. 280

