Fukushima et nous

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Le 26 avril 1986, la fusion du réacteur de Tchernobyl bouleversait le monde. Pic pétrolier et réchauffement climatique aidant, l'énergie atomique a retrouvé des partisans ces dernières années... jusqu'à Fukushima.

Voici 25 ans, la fusion du cœur d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine marquait l'industrie de l'atome d'une pierre noire. Comme le montre un récent documentaire de la TSR, Tchernobyl et la Suisse - Les conséquences d'une catastrophe, le pire cauchemar des partisans du nucléaire devenait réalité. Malgré cela, Michael Kohn, ancien lobbyiste du nucléaire, concluait : « c'est Tchernobyl qui a échoué, pas la technologie nucléaire », qui nous renvoie à cette réflexion de Jacques Ellul, sociologue français décédé en 1994, « Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique ».

Svetlana Alexievitch, écrivaine biélorusse, auteure de « La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse », raconte dans une interview accordée au journal Libération le 19 mars 2011 : « Rien ne change. Je viens d’arriver à Minsk pour apprendre qu’il y a deux jours, un accord a été signé pour que la Russie construise une centrale nucléaire en Biélorussie, à Ostrovets, une zone dépeuplée depuis un tremblement de terre de magnitude 7, en 1909. Pendant que le monde entier est vissé aux écrans de télévision pour suivre le désastre au Japon, les journaux de Minsk se félicitent du deal avec la Russie, de la future centrale qui sera « la plus sûre du monde ».

Juin 1986. Le Conseil national se réunit pour une session spéciale consacrée à Tchernobyl. Helmut Hubacher, alors président du PS, prend la parole : « Les centrales nucléaires représentent une déclaration de guerre permanente aux générations futures ». « Il n'y a pas de centrale nucléaire communiste ou capitaliste, il n'y a que des centrales nucléaires dangereuses ». Malgré les applaudissements du public, aucune décision ne sera prise...

Juin 1986 toujours : la plus grande manifestation anti-nucléaire de l'histoire suisse rassemble 30'000 personnes à Gösgen. Les manifestants demandent l'arrêt de toutes les centrales nucléaires de Suisse. « Avec Tchernobyl, nous avons eu la preuve que l'exploitation pacifique de l'énergie atomique est une illusion ». 25 ans plus tard, la prolongation de vie de la centrale de Mühleberg vient d'être accordée et il est question de construire de nouvelles centrales...

Mars 2011. L'image pathétique de camions de pompiers arrosant les réacteurs au bord de la fusion de la centrale de Fukushima met une fois de plus en lumière le très relatif contrôle de l'humain sur l'atome. Elle met à mal la réputation d'un pays à la pointe de la technologie et de la science. Aujourd'hui comme hier, les autorités nationales et internationales, Agence internationale de l'énergie atomique et Organisation mondiale de la santé en tête, répètent inlassablement que la situation n'est pas dramatique et qu'il n'y a aucun danger de contamination pour l'homme.

Dans une récente interview, Roland Desbordes, président de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité, France, créée après Tchernobyl) tient un tout autre discours. A la question de savoir si le gouvernement japonais pratique la désinformation, Desbordes répond : « Le gouvernement japonais nous cache depuis le départ les informations que l’on demande sur la contamination de l’air. Par ailleurs, nous savons depuis longtemps que les exploitants, souvent avec la complicité des autorités, ont dissimulé de nombreux incidents et des éléments clés dans la sécurité nucléaire. » (Novethic, 22 mars 2011)

Le nucléaire représente 40% de la consommation d'énergie en Suisse, 80% en France pour prendre ces deux exemples. Année après année, la consommation électrique augmente. Le moment n'est-il pas venu de poser la question de notre mode de vie ? Pic pétrolier, réchauffement climatique, catastrophe nucléaire, peut-on continuer à affirmer que celui-ci n'est pas négociable ?

Tchernobyl et la Suisse. Les conséquences d'une catastrophe, TSR, Le doc du lundi, 21 mars 2011

"La supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse" de Svetlana Alexievitch - Editions J.-C. Lattès, 1998, 268 p. (réédition J'ai lu)

«La leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise» : interview  de Svetlana Alexievitch, Libération, 19 mars 2011

Tout est sous contrôle , Hervé Le Crosnier, Puces savantes, Les blogs du Diplo, 15 mars 2011

La crise de l’énergie n’a pas de solution technique, Benjamin Dessus, Global Chance
La version originale de cet article a été publiée en janvier 2005 sous le titre « L’alibi politique des utopies technologiques » par Le Monde diplomatique repris par Manière de voir n°112, août-septembre 2010 : Le temps des utopies.