Littérature-monde

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La littérature, loin de se limiter à une simple distraction, constitue un redoutable outil de décryptage du monde. Démonstration avec "Exils" de Nuruddin Farah.

Dans un bel article paru dans l'édition de la revue Esprit d'août-septembre 2010, La littérature-monde est indienne, Eve Charrin analyse le groupe « de ces écrivains indiens, ou d'origine indienne, tous anglophones, cosmopolites, qui, après Salman Rushdie [...] ont en quelques années conquis la scène littéraire mondiale » (p.99). Ces « petits-enfants de minuit » - comme on les appelle aujourd'hui – n'ont plus du tout le même rapport à leur pays d'origine que celui de leurs ancêtres. Contrairement à leurs parents appartenant à la génération du « brain-drain » ou de la « fuite des cerveaux », les nouveaux venus n'ont pas été arrachés à leur patrie mais l'ont délaissée pour profiter des opportunités que l'Amérique du Nord leur offrait. Ils sont devenus des « commuters » ou des nomades, les fils cosmopolites de la mondialisation, comme les appelle Eve Charrin.

Ce choix d'émigrer, ce chamboulement de leur rapport à leur société et plus largement au monde, est en quelque sorte leur marque de fabrique : « déplacé, décalé, enraciné tout de même, plutôt deux fois qu’une », le nomade acquiert du coup une distance vis-à-vis des sociétés d'origine et d'accueil.

« Une telle écriture, très différente on le voit de celle des écrivains français contemporains, relève de la colère froide et – sans aucun doute – de la jubilation. Du promontoire où ils se trouvent, de cette position de surplomb propre aux enfants et petits-enfants de minuit devenus global Indians, il leur est donné en effet de voir. Et de comprendre ; et de pouvoir montrer, expliquer ; de se faire publier et lire par le monde entier. Tout cela à la fois. C’est une aubaine historique dont ils se sont saisis sans hésiter. C’est aussi une très bonne nouvelle : il semble que l’Inde émergente ait produit, en même temps que des bataillons d’ingénieurs et de confortables réserves de change, des élites cosmopolites et cultivées, capables de critiquer les conditions de son essor, les limites de sa prospérité, bref, le revers de la médaille. « India Shining », cette version idyllique d’une Inde dynamique et moderne, se trouve ainsi brutalement démythifiée. Comme l’Angleterre et la France du XIXe siècle, l’Inde marquée par l’essor économique et la misère sociale a produit ses Dickens, ses Zola. » (p. 112)

Cette multi-appartenance qui crée la distanciation d'avec ses sociétés d'origine et d'accueil, cette « position de surplomb » qui ouvre de multiples perspectives au regard et à la compréhension, on la retrouve chez Nurrudin Farah dans son dernier ouvrage, Exils.

Grand nom de la littérature anglophone africaine, Nuruddin Farah est né en 1945 à Baidoa dans le sud de la Somalie. Il sera le premier écrivain somalien à rompre avec la tradition orale de son pays en transcrivant le somali en alphabet latin. Ses premiers romans critiquent férocement le régime dictatorial de Siyad Barre ce qui lui vaut l'exil forcé depuis 1976 en Inde, en Italie, en Grande-Bretagne, puis au Nigeria, en Ethiopie, au Kenya et en Gambie. Il vit actuellement en Afrique du Sud.

Exils est emblématique de ce regard distancié dont parle Eve Charrin à propos des écrivains indiens.

Après 20 ans d'exil à New York où il a fondé une famille, Jeebleh retourne à Mogadiscio, capitale meurtrie de la Somalie, sa ville natale. Il est de retour pour honorer la mort de sa mère et pour aider son ami Bile à retrouver ses nièces inexplicablement disparues.

Dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans une atmosphère électrique et étouffante. Comme le souligne Jeebleh, il n'est « pas assez préparé mentalement pour les choses qui l'attendaient » (p. 13). Tout semble sur le point d'exploser. Chaos, perte de repères, incapacité à trouver le « bon registre », c'est un véritable voyage en enfer qu'entame Jeebleh.

Enfants et adolescents jouent avec les armes comme d'autres jouent au ballon : « Les jeunes des brigades armées s'amusent à choisir une cible sur laquelle ils tirent au jugé, chacun à son tour, comme un sport, comme un jeu pour tromper l'ennui. » La mafia, les clans, la peur, l'absurde et la confusion règnent en maîtres.

« Exils » est avant tout une fable politique sur la Somalie. Elle est un prétexte à l'examen de la guerre civile qui y fait rage depuis 20 ans. Comment survit-on à Mogadiscio ? Jeebleh, après 20 ans d'exil, retrouve-t-il ses souvenirs d'enfance ? « Peut-on aimer une terre qu'on ne reconnaît plus ? » s'interroge Jeebleh. Car les exils sont multiples : exil dans son pays natal, exil dans sa société d'accueil, exil de soi-même, exil au monde. Une distance s'établit qui génère souffrance mais aussi lucidité, dont le lecteur s'empare.

Sources:

  • CHARRIN, Eve. - La littérature-monde est indienne. - Paris : Esprit, 2010. - in : Esprit (août-sept. 2010), pp. 99-115
  • FARAH, Nurrudin. - Exils. - Monaco : Ed. du Rocher, 2010. - 385 p. - (Le Serpent à Plumes)

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