FSM : agonie ou résurrection ?

Article politique
Du 13 au 17 mars se tiendra à Salvador de Bahia une autre édition du Forum social mondial (FSM). Interview avec Bernd Nilles, directeur de l'Action de carême.

De nombreuses organisations internationales de divers types ont soutenu et impulsé, dès ses origines, le processus altermondialiste qu’incarne le Forum social mondial (FSM). Sans épargner leurs critiques, beaucoup d’entre elles ne renoncent pourtant pas à voir dans cet espace des signes d’espérance dans la recherche d’une alternative systémique. « Bien qu’il y ait des risques d’agonie, il y a aussi un potentiel de résurrection et de progression », affirme Bernd Nilles, directeur, depuis avril 2017, de l’Action de carême des catholiques suisses (AdC). Auparavant, durant neuf ans, il avait été secrétaire général de la CIDSE, réseau d’agences catholiques pour le développement, dont fait partie AdC. Toutes deux sont activement impliquées dans le processus né à Porto Alegre, Brésil, en 2001. La CIDSE dispose en outre d’un représentant au Conseil international, instance de facilitation du FSM. AdC ne participe pas seulement aux délégations suisses lors de toutes les sessions du FSM, mais fut promoteur actif des deux sessions du Forum social suisse, convoquées à partir de 2003.

Sergio Ferrari : Action de Carême a participé dès l’origine au processus du FSM. Quels ont été les principaux apports de cette participation ?

Bernd Nilles : C’était toujours une chance unique de se réunir avec des personnes qui s’efforcent de lutter pour un autre monde dit solidaire comme alternative à un monde purement capitaliste. Concrètement, la participation régulière aux FSM a permis d’intensifier notre réseau thématique au niveau global. Elle a aussi facilité la recherche de synergies avec nos organisations partenaires. Elle nous a permis de découvrir des idées innovantes pour la résolution de problèmes concrets ; de connaître des avis politiques divergents ; de suivre les analyses politiques d’autres acteurs ; de planifier des actions en commun à niveau global. Le FSM nous a aussi permis de parler aux médias – surtout lorsque le FSM avait lieu parallèlement au World Economic Forum (WEF), à Davos – des injustices globales et d’établir des liens entre des journalistes et nos organisations partenaires.

Certains parlent d’un FSM moribond… D’autres (y compris les organisateurs de Salvador de Bahia) continuent à souligner l’importance de cet espace pour la société civile internationale. Quelle est votre interprétation quant à l’état de santé du FSM ?

L’agonie – et le FSM comporte une partie agonisante – peut être considérée comme une phase de vie avec un potentiel pour renaître ou bien comme une phase de presque mort. Certes le FSM se trouve dans une situation complexe : soit il réussira en 2018 à capter l’attention du monde médiatique et d’une nouvelle génération, soit il devra admettre que la relation entre l’investissement (les ressources humaines et financières) et l’impact de la rencontre en termes d’actions concrètes qui en résultent ne justifiera plus son maintien. Pour moi, il serait souhaitable que le FSM puisse continuer à être un lieu de rencontre des actrices et acteurs de la société civile permettant de rechercher des synergies dans les luttes politiques pour atteindre plus de justice globale. Un développement intéressant peut être perçu dans les pratiques des forums thématiques. Ils permettent certainement de procéder à une analyse plus spécifique et plus claire, de planifier des actions suivies et d’avoir un effet plus visible. Le désavantage réside dans le fait de sacrifier d’une certaine manière l’interdisciplinarité, la pensée holistique et peut-être aussi la critique globale du système. Je suis convaincu qu’il doit continuer à exister des espaces où nous affirmons qu’« un autre monde est possible » et à revendiquer la force centrale du FSM. Bien sûr, nous pouvons discuter la forme et les méthodes. Il serait peut-être important de trouver des moyens pour rendre plus visibles les débats et les résultats du FSM, en facilitant le suivi et la configuration régionale et décentralisée de ceux-ci, et de pouvoir vivre l’essence du FSM même sans la nécessité de participer à un évènement bisannuel spécifique.

Action de Carême participe au FSM 2018.  Quelles sont vos attentes en tant qu’ONG ?

Notre stratégie nous prescrit « d’orienter nos activités de façon systématique vers la transformation ». Nous cherchons donc, à Salvador de Bahia, des allié-e-s prêt-e-s à marcher avec nous pour transformer nos réalités vers des sociétés plus équitables et plus justes. Et qui soient – comme nous – convaincu-e-s qu’un changement aux niveaux individuel et sociétal est nécessaire pour garantir « el buen vivir » à toutes et à tous, y compris les générations futures.

Un enjeu particulier pour nous sera de planifier avec d’autres partenaires notre futur programme « alternatives économiques » – un sujet qui nous semble crucial pour l’avenir. Le FSM a toujours été un lieu de naissance pour l’innovation, l’action et le travail en réseau. Nous voulons organiser, avec des experts et des partenaires du monde entier, un débat sur le thème « Nouveaux paradigmes pour un autre monde possible », afin de promouvoir la réflexion et l’engagement pour un changement systémique.

Une délégation suisse de plus de 25 personnes et personnalités suisses, organisée par E-CHANGER, participera au FSM 2018. Votre opinion sur cette proposition…

Nous avons toujours été très intéressés à faire partie de cette délégation « suisse » qui réunit des personnes de la politique, des médias, de l’Etat et de la société civile. C’était (et j’espère que cela sera) une opportunité unique de créer des liens, non seulement au niveau global au sein du FSM, mais aussi au niveau national – pour nous donc au niveau de la Suisse. être ensemble pendant quelques jours, tirer profit d’une analyse en commun des défis mondiaux et rechercher des activités complémentaires pour l’avenir est une chance rare que nous offre ce voyage en commun. A notre retour en Suisse, nous pourrons transmettre ensemble notre expérience et faire des suggestions pour réfléchir au-delà de l’Agenda 2030.

Une réflexion finale ?

 Il y a toujours, au sein du FSM, deux tendances divergentes : celle qui préconise que le FSM parle d’une seule voix et prenne publiquement, comme tel, des positions politiques. Et celle qui insiste pour reconnaître et donc respecter la diversité au sein de la société civile et qui invite en conséquence à la synergie et à la mise en commun de celles et ceux qui le souhaitent. Action de Carême et notre plateforme européenne CIDSE ont toujours favorisé la seconde tendance, car elle nous semble réaliste. Nous espérons donc que la session de Salvador de Bahia parviendra à réunir des personnes de bonne volonté visant à s’associer pour des luttes différentes en vue d’un autre monde possible qui sera plus juste.

 

Alliance Sud sera représenté par son directeur Mark Herkenrath au Formu social mondial à Salvador de Bahia.