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FSM Dakar (14) : «L’Afrique doit négocier sur un pied d’égalité»

Publié le: 09. 02. 2011

L’Afrique souffre d’un mal-développement et non d’un sous-développement. L'aide est importante pour les pays les moins avancés (PMA), mais elle ne suffit pas. Ses modalités doivent être revues pour bénéficier vraiment aux populations qui en ont besoin. Les gouvernements du Sud doivent prendre clairement parti en faveur de l'agriculture paysanne et résister à l'accaparement de leurs terres. Par Isolda Agazzi, Alliance Sud.

Joséphine Ouedraogo, secrétaire exécutive d’Enda Tiers Monde et ancienne ministre du gouvernement Sankara au Burkina Faso, sait de quoi elle parle: en 1985, quand la sécheresse affamait le Sahel, elle a négocié avec la coopération italienne «qui en profitait pour faire passer des tas de choses. Ils envoyaient de vieux produits et voulaient investir», a-t-elle expliqué lors d’une table-ronde organisée par Enda et Alliance Sud au Forum social mondial de Dakar sur le thème A quoi sert l’aide au développement ?

« Nous avons demandé qu’ils nous aident à construire une route non bitumée pour désenclaver la zone la plus touchée par la sécheresse, a-t-elle raconté. Les Italiens voulaient nous livrer un produit clé en mains. C’est normal, ils voulaient soutenir leurs entreprises de construction. On a dit : d’accord, mais 25% du marché doivent revenir aux Burkinabés. Ils ont rétorqué que les Burkinabés ne savent pas construire de routes. On a dit : justement, ils vont apprendre. Ils ont dit: c’est notre argent. On a dit: c’est notre route!»

Les donateurs ont pensé qu’elle avait peut-être besoin d’une « enveloppe ». « J’ai dit : si vous voulez repartir, pas de problème, a continué Joséphine Ouedraogo. Et là, ils ont eu peur. On a gagné, ils ont préféré nous céder les 25% que perdre le marché. Il faut qu’il y ait débat, information, dignité et transparence. Je suis convaincue que nous ne sommes pas pauvres et que, nous aussi, nous avons notre contribution à donner. »

Mal-développement et non sous-développement

Aujourd’hui, les hommes politiques continuent à négocier des programmes qui rendent les Etats africains encore plus dépendants. Les Chinois vont acquérir 100'000 ha de terres au Mali pour produire du riz chinois avec des travailleurs chinois. « Comment le ministre a-t-il pu négocier cela sans qu’on lui demande des comptes? s’est-elle insurgée. Les populations doivent comprendre les mécanismes et exiger plus de transparence. »

Pour cette digne héritière de Sankara, l’Afrique souffre du regard des autres et des décisions prises à sa place. « Essayez de présenter un projet qui ne rentre pas dans les modalités des agences internationales! a-t-elle lancé. Les populations rurales savent quel discours tenir face aux experts. Aujourd’hui on se demande comment faire pour avoir un dialogue sincère. L’Afrique souffre d’un mal-développement et non d’un sous-développement. » Et de conclure: « Nous devons être conscients de nos intérêts de manière aussi pointue que les donateurs et dire: si vous ne les respectez pas, repartez ! »

Pour Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud, le montant de l’aide au développement doit être relativisé. « On parle beaucoup des milliards de dollars d’aide, mais on ne les voit pas, a-t-il fait remarquer. Entre 2008 et 2010, les pays industrialisés ont dépensé 21'600 milliards de dollars pour relancer l’économie. C’est un tiers du PIB mondial! » Et de comparer ce montant aux 2'700 milliards de dollars d’aide versés entre 1960 et 2009 –  50 milliards par an environ.

Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte : le PIB de tous les pays en développement était de 17'000 milliards de dollars en 2008, dont 600 milliards des pays les moins avancés (PMA). L’aide au développement, quant à elle, n’a représenté que 100 milliards.

Secteurs prioritaires et intérêts géostratégiques

 « L’aide au développement ne représente qu’une goutte d’eau pour l’ensemble des pays du Sud, mais pour les pays les moins avancés, c’est une contribution considérable, a-t-il souligné. Mais la principale question est de savoir où et comment la coopération internationale est investie. Est-ce prioritairement dans les PMA ? Non, ils n'en reçoivent que la moitié. Si un pays pense qu’il est important d’améliorer ses relations avec la Chine, il va donner son aide surtout à la Chine, pas à l’Afrique. »

Où l'aide s’inscrit-elle? Dans l'agriculture paysanne ou dans l’extension de l’agriculture commerciale ? Les deux. Est-elle investie dans l’éducation et la santé ? Pendant les vingt ans des programmes d’ajustement structurel, elle a terminé dans les infrastructures des villes, les aéroports et les stratégies pour garder au pouvoir les anciens amis politiques. « Est-ce cela le but de la coopération? » s’est-il interrogé, y répondant implicitement par la négative.

Agriculture paysanne ou agriculture agro-capitaliste

« Le budget de l’aide au développement de l’Europe de l’Ouest est ambigu, a-t-il ajouté. L’Etat peut utiliser l’argent pour soutenir ses intérêts ou les besoins des pays partenaires. Le but d’Alliance Sud est de veiller à ce que la coopération suisse profite bien aux PMA et aux secteurs les plus défavorisés de la population. »

L’Afrique de l’Ouest doit se demander quelle stratégie de développement elle veut poursuivre. Est-ce l’agro-capitalisme ou l’agriculture familiale? «Actuellement, les gouvernements penchent plutôt pour un développement agro-capitaliste, a-t-il fait remarquer. Mais la coopération au développement devrait aussi prendre clairement position contre l’accaparement des terres.»

« Donnez-nous toutes les informations sur les transferts de fonds par nos gouvernants vers les paradis fiscaux. Depuis les années 1960, ils auraient pu financer tout le développement de l’Afrique ! s’est emportée Penda Mbow, professeur d’histoire à l’Université de Dakar et présidente du Mouvement citoyen. L’aide ne peut plus régler la question. Nous devons aussi réfléchir à la pérennisation du financement des ONG africaines, qui dépendent essentiellement des fonds extérieurs. »

Pour cette militante, l’Afrique devrait être maître de ses réalités et de ses ressources. A partir de là, on pourra parler véritablement de partenariat. «Tant que nos richesses seront exploitées en dépit de nos réalités, il y aura toujours un rapport de dépendance », a-t-elle conclu.

Isolda Agazzi à Dakar

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