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FSM Dakar (16) : Dépendances foncières des paysans du Sud

Publié le: 10. 02. 2011

À travers les expériences recueillies lors des éditions du Forum social mondial (FSM), notamment en Inde (Mumbai 2004), au Brésil (Porto Alegre 2005 et Belem 2009) et au Sénégal (Dakar 2011), apparaît une constante propre aux pays du Sud: les diverses formes de dépendance foncière. Par Luc Recordon, conseiller aux États, Jouxtens-Mézery (VD).

Inde: l'enfer de l'endettement

Les intouchables (ou dalits ou haridjans) de l’Inde, agriculteurs ou éleveurs, peuvent se voir réduits à un très rude servage par des mécanismes financiers ou par la violence. Sans un sou devant eux pour faire face à un coup dur collectif ou individuel – sécheresse, inondations, maladie, accident, etc. –  ils sont contraints à l’endettement pour survivre. Les landlords, les grands propriétaires fonciers, interviennent alors par des prêts plus qu’usuraires contre lesquels les emprunteurs sont obligés de céder leurs années de travail à venir et celles de leur famille, en guise d’intérêts; l’amortissement de la dette s’avère impossible, avant la survenance du coup du sort suivant, en raison du taux pratiqué par les propriétaires usuriers et de la faible valorisation du travail consenti par les paysans en remboursement de leurs engagements.

En pratique, ce cercle vicieux conduit à une dépendance plurigénérationnelle voire perpétuelle, le temps laissé aux débiteurs pour cultiver ce qui leur reste de lopins leur assurant à grand peine une subsistance minimale. La solution promue par voie de coopération, en particulier par Swissaid, consiste en la création progressive de caisses de microcrédit autogérées par les intéressés, leur permettant de constituer progressivement un pécule qui les dispense de recourir aux prêts démentiels. Mais d’autres menaces existent, surtout contre les éleveurs: les mêmes landlords les accusent de paître les troupeaux hors des terres autorisées… dont personne n’a du reste jamais défini le statut de propriété, ce qui conduit à de ruineux procès et à des représailles en cas de déboutement des accusateurs.

Brésil: espoirs déçus des sans-terre

Les paysans sans terre du Brésil semblent en meilleure posture: en principe, ils sont légalement autorisés à occuper les terres que nul ne cultive. Ils doivent toutefois obtenir la validation officielle d’une occupation. Les espoirs nés de la présidence Lula ont été déçus; si progrès il y a eu par la baisse de la pauvreté urbaine, les ruraux déshérités ne peuvent en dire autant. Bien des cas sont demeurés sans aide ni solution.

Les latifundiaires, grands propriétaires fonciers traditionnels ou récemment alléchés par le décollage économique du pays, mènent une lutte sévère contre les sans-terre pour empêcher ou briser toute occupation. Seule la détermination du grand Movimiento dos Sin Terras (MST), partenaire de l’ONG suisse E-Changer, permet de résister tant bien que mal à l’assaut, physique et légal.

En Amazonie, la virulence du problème se double de déboisements catastrophiques pour l’environnement et pour le mode de vie naturel et frugal des Amérindiens, parfois sans autre issue que de venir rejoindre les populations dépourvues des bidonvilles, les favelas.

Sénégal: razzia sur les terres

Au Sénégal, un phénomène parallèle est le «grignotage» des terres par les «accapareurs», à tout le moins dans la fertile province dakaroise. Initialement indépendants, les paysans disposaient de terres productives, qui se sont cependant ratatinées sur les plans quantitatif et qualitatif, depuis plusieurs années. D’une part, des marabouts locaux ont convaincu de petits propriétaires de les laisser organiser l’exploitation de leurs parcelles, pour ensuite n’en faire qu’à leur guise. Et de riches négociants de  Dakar, souvent syro-libanais, dit-on, ont acheté des lots à vil prix, le tout ramenant beaucoup d’exploitants à une condition de métayers payés au lance-pierre.

D’autre part, le mode cultural imposé par les «accapareurs» affaiblit sols et sous-sols, au préjudice principal de terres restées aux paysans indépendants, sises en contrebas: défrichement inconsidéré et surutilisation des nappes phréatiques favorisent l’érosion tant éolienne qu’hydrique, les inondations obstruant en outre les puits. La situation devient très critique au moment de la «soudure»: de juillet à septembre, trois mois de saison des pluies empêchent toute récolte et les habitants demeurent presque sans ressources. Appuyée par l’Eper (Entraide protestante suisse), l’ONG sénégalaise Enda promeut l’organisation commune des populations, la formation à une agriculture écologique et a priorisation de l’accès généralisé à l’eau potable.

 

Paysans privés de leur terre

Un fil rouge apparaît ainsi entre les continents asiatique, américain et africain: sous des formes différentes aux effets en bonne partie comparables, les paysans sont privés de leur instrument de production essentiel: la terre. Le droit foncier rural, pour autant qu’il existe, demeure souvent lettre morte et seul le combat pied à pied sur le terrain, avec le soutien des ONG, ouvre une fenêtre sur l’avenir.

Par ailleurs, d’autres périls devraient être décrits, comme l’implantation des OGM et la captation concomitante des semences ou l’écoulement des produits à un prix équitable – le FSM du Kenya, Nairobi 2007, avait été instructif à cet égard. Ici, le rapprochement avec le monde agricole des pays du Nord est immédiat. Mais le point numéro un de la souveraineté alimentaire, si l’on veut que le sol soit exploité dans une optique de durabilité, est toujours l’indépendance de la paysannerie et le soutien aux méthodes culturales mesurées.

Luc Recordon, conseiller aux États, Jouxtens-Mézery (VD)

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Classification: Agriculture
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