FSM Dakar (8) : « Ce n'est pas d'argent dont l'Afrique a besoin, mais de démocratie »
Changement des systèmes de pouvoir, souveraineté alimentaire, renforcement des mouvements sociaux. Telles sont les priorités pour Joséphine Ouedraogo, secrétaire exécutive de l’ENDA et ex-ministre de Thomas Sankara au Burkina Faso, qui s'est beaucoup investie pour le Forum social mondial de Dakar. Interview par Catherine Morand, Swissaid.
Le Forum social mondial (FSM) à Dakar en 2011, c’est important pour l’Afrique ?
C’est important que le FSM ait à nouveau lieu en Afrique. Elle tire en effet parti de cette présence pour consolider ses propres mouvements sociaux ainsi que sa propre pensée africaine et populaire pour relever des défis communs. Des défis que nous devons résoudre ensemble, malgré nos clivages régionaux : la question de la gouvernance, la place de la femme, la gestion des ressources, l’expression populaire.
Comment se présente le paysage des mouvements sociaux africains?
Il existe une mobilisation de plus en plus grande. Mais il y a parfois une confusion : les ONG, les coopératives de producteurs, les organisations paysannes ne sont pas synonymes de mouvements sociaux. Reste que les mouvements paysans sont très forts en Afrique de l’Ouest, tout comme les fédérations syndicales, les mouvements de pêcheurs. Ce sont des mouvements sociaux que peut venir le changement.
De quoi l’Afrique a-t-elle besoin pour que les choses changent ?
De bonne gouvernance, de démocratie, d’accès à l’éducation, c’est de là que découle tout le reste. Si on ne change pas le système de pouvoir, si on n’en fait pas un problème sérieux, on va encore continuer de ramer les 15 prochaines années – en croyant que la solution viendra de l’extérieur, en injectant de l’argent, ainsi que le préconisent entre autres les Objectifs du Millénaire pour le développement, avec la caution des ONG.
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© Sergio Ferrari (E-changer) |
Mais mettre plus d’argent dans le système actuel ne servirait à rien. Il faut au préalable un système démocratique dans lequel l’ensemble de la population soit associée, se reconnaisse, fasse confiance à ses élus. Je cite souvent le modèle suisse en exemple : un système où l’esprit citoyen se construit à la base, avec des élections au niveau communal. Dans les systèmes traditionnels, nous avons connu des systèmes de chefferies très décentralisées, qui y ressemblent.
L’exemple tunisien vous inspire ?
Si on regarde l’Afrique globalement, on voit qu’on a partout de sérieux problèmes de leadership et de gouvernance. Ce qui se passe en Afrique du Nord doit nous faire comprendre qu’un peu partout sur le continent africain, l’heure de l’alternance est en train de sonner.
En Afrique subsaharienne, on a déjà assisté, à plusieurs reprises, à de vastes mouvements populaires qui sont parvenus à chasser des présidents autoritaires et corrompus : au Burkina Faso en 1966, au Malien 1991, idem en Guinée, où la lutte du peuple lui a permis d’avoir enfin à sa tête un président démocratiquement élu.
Quelles sont les autres priorités pour l’Afrique dont le FSM va débattre à Dakar ?
La souveraineté alimentaire est la priorité absolue. Rien à voir avec la sécurité alimentaire, qui consiste à inonder les pays et les villes de vivres produits ailleurs et vendus à prix cassés. La souveraineté alimentaire, c’est gérer la production de ses propres aliments et, ensuite, décider en toute liberté de la part que nous pouvons importer. Il faut aussi que le marché intérieur soit le premier marché pour ce que produisent nos paysans, et non les marchés étrangers pour l’exportation.
L’accaparement des terres est une autre urgence. Des Etats qui ont besoin d’argent vendent nos ressources naturelles à des opérateurs privés, à des Etats étrangers. Des centaines de milliers d’hectares de nos meilleures terres sont bradées. Au Mali, par exemple, des milliers d’hectares sont confiés à la Chine pour produire du riz chinois, sous le nez des producteurs africains.
Pour ENDA que représente la présence du FSM à Dakar ?
Pour ENDA, c’est formidable. Notre siège se trouve en effet à Dakar. Nous sommes étroitement liés à l’organisation du FSM, et nous avons organisé une rencontre préparatoire avec l’ensemble de nos représentants dans le monde. Nous avons listé une trentaine d’activités et de thèmes sur lesquels le FSM va plancher. ENDA construit sa vision en se nourrissant des mouvements sociaux, travaille avec les communautés pour en faire des acteurs. Il y a une grande convergence avec le FSM.
Propos recueillis à Dakar par Catherine Morand, Swissaid
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