COP 23 : Un avant-goût de migration climatique

Dhaka, capitale du Bangladesh, qui se situe à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, lors de la mousson le 26 juillet 2017.
Article GLOBAL+
Rien d’étonnant à ce que la COP 23 doive se centrer sur le thème des pertes et préjudices. Pour l’État insulaire pacifique des Fidji en charge de la présidence cette année, les changements climatiques sont depuis longtemps une question de survie.

Les phénomènes météorologiques extrêmes renforcés par les changements climatiques ont fait les grands titres à la veille de la 23e Conférence des parties (COP 23) convoquée du 6 au 17 novembre. Des jours durant, de fortes tempêtes dans les Caraïbes et aux États-Unis ont fait entrer des images dramatiques dans nos foyers alors que la mousson extrême, tout aussi dramatique, dans le golfe du Bengale et à Mumbai, faisait l’objet d’une simple évocation. À la dévastatrice sécheresse de cette année en Italie ont fait suite des pluies diluviennes, des événements qui, dans nos médias nationaux, ont toutefois été éclipsés par des éboulements et des effondrements glaciaires.

Tous ces phénomènes ont en commun la question des modalités de la prise en compte les pertes et préjudices (loss and damage) causés ou renforcés par les changements climatiques : où trouver les ressources nécessaires à la reconstruction ? Comment remplacer les moyens de subsistance irrémédiablement détruits de personnes qui vivaient précédemment déjà à la limite de la pauvreté ? Ou, comme le disait laconiquement en titre un article sur les crues dévastatrices en Asie du Sud qui ont coûté la vie à des milliers de personnes et ruiné des millions et des millions d’autres : que faire avec tous les migrants climatiques du Bangladesh ?

L’élévation progressive d’un mètre du niveau de la mer chassera en effet 30 millions de Bangladais de leurs terres en l’espace de quelques décennies. Ils seront des « réfugiés climatiques » même si ce terme n’existe pas (encore) officiellement ; les gens déplacés suite à des désastres et aux changements climatiques ne sont à ce jour pas considérés comme de « vrais » réfugiés. Même si l’Initiative Nansen (à laquelle participe la Suisse) débat de cette question depuis 2010 déjà.

Tous les regards braqués sur « Frank from Fidji »

Vu ces questions de plus en plus graves, les regards se braquent sur le sommet climatique de cette année, dont les Fidji assurent la présidence. Mais la COP 23 n’a pas lieu dans le Pacifique : elle a été transférée à Bonn. On est presque tenté de voir dans la délocalisation de la conférence dans une Rhénanie climatiquement plus résiliente une espèce de symbolique pré-apocalyptique.

Josaia Voreqe Bainimarama, premier ministre des Fidji, a dit son intention de faire avancer le thème loss and damage lors de sa présidence de la COP 23. Il sait de quoi il parle : aux îles Fidji composées de 332 atolls dépassant le plus souvent de quelques mètres seulement le niveau de la mer, le cyclone Winston a provoqué 1.4 milliard de dollars de dégâts en 2016, l’équivalent du tiers du PIB. – Déjà lors de sa première intervention comme président de la COP 23 au Sommet du G20 de cette année, Frank from Fidji, comme il aime à se présenter, a assuré à tous les habitants des Kiribati et Tuvalu le droit de résidence permanent sur les Fidji. Dans la foulée, il a réclamé des États-Unis une prolongation analogue, pour une durée indéterminée, du droit de résidence expirant en 2023 pour tous les habitants des Îles Marshall, un droit qui leur a été octroyé voilà des décennies au titre d’indemnisation pour la destruction et l’irradiation de plusieurs de leurs atolls.

Premier pays à avoir ratifié l’Accord de Paris sur le climat, l’archipel des Fidji s’était déjà fermement engagé, avant «Paris 2015», au sein du groupe de nations du Forum des États vulnérables (Climate Vulnerable Forum), en faveur de la question des pertes et préjudices liés au climat. Non sans succès : l’Accord de Paris sur le climat a consacré un chapitre distinct à ce thème. Malgré cette percée diplomatique remontant à deux ans, les questions connexes de la responsabilité et des droits à une compensation des nations industrialisées - premiers responsables des changements climatiques - restent taboues.

Dans ce contexte, deux points concrets au moins demeurent en haut de l’agenda climatique mondial : d’abord, le chapitre mentionné loss and damage de l’Accord de Paris a enfin posé officiellement la question des modalités de traitement des personnes migrantes ou déplacées ayant perdu leurs moyens de subsistance suite aux changements climatiques. Ensuite, le comité exécutif du Mécanisme international de Varsovie (Warsaw Implementation Mechanisms, WIM) a été chargé depuis quatre ans déjà de l’évaluation de la signification et de la portée des dommages et pertes. Il y a désormais lieu de mettre aussi – enfin - sur le tapis les questions de la réparation des dommages ou de la compensation des pertes.

À cet effet, un plan de financement doit être établi de toute urgence dans l’hémisphère sud pour la population la plus pauvre et généralement en rien responsable des dommages qu’elle a subis. Contrairement au financement climatique et aux 100 milliards de dollars par an pour l’atténuation et l’adaptation, aucun soutien financier n’a en effet été inscrit dans l’Accord de Paris sur le climat pour les dommages et les pertes encourus. La question taboue des responsabilités se pose en amont de cette lacune.

Bien des choses dépendent des intérêts diamétralement opposés en présence, à commencer par la différenciation des loss and damage de l’adaptation. Les propositions des premiers responsables, au premier rang desquels figurent des nations industrialisées comme la Suisse, sont à des lieues des besoins des concernés, essentiellement des petits États insulaires en développement comme les Fidji.

La COP 23 doit enfin mettre un terme à cette indigne valse-hésitation sur le dos des plus faibles. Des jalons concrets sont à fixer à Bonn sur la toile de fond des catastrophes des semaines et mois passés. Car l’urgence avec laquelle il y a lieu de traiter équitablement les dommages et pertes occasionnés par la crise climatique a depuis longtemps trouvé un écho dans l’opinion publique.

 

Ce que la COP 23 doit atteindre
sur le front des pertes et préjudices

js. Malgré l’obstruction américaine de Trump, la communauté climatique mondiale œuvre dans une douzaine de « workstreams », avec une cohésion quasi démonstrative, à un ensemble de dispositions visant à mettre en œuvre l’Accord de Paris sur le climat. La COP 23 doit en tirer un premier projet global. – Selon Alliance Sud, la COP 23 ne pourra être considérée comme une réussite qu’à condition que des progrès concrets soient accomplis sur le front des loss and damage :

  • Pilier tout aussi important que les autres de l’Accord de Paris, les pertes et préjudices sont à traiter avec le même degré de priorité. Il inclut la formulation de critères (« liste positive ») pour des dommages et pertes à rembourser et une évaluation scientifique rigoureuse des coûts à attendre et des options d’un financement respectant le principe de causalité.
  • Il faudrait préparer un « mécanisme de Fidji pour les dommages et pertes » et le doter selon le principe du pollueur-payeur de 50 milliards de dollars par an dès 2020 et de 200 à 300 milliards jusqu’en 2030. Il doit aussi rendre possible une assurance en faveur des îles du Pacifique menacées par les changements climatiques.
  • Le comité exécutif du Mécanisme international de Varsovie doit recevoir davantage de ressources, formuler des conditions d’assurance climatique en faveur des plus démunis et aider directement les populations les plus vulnérables.
  • Le thème de la migration, du déplacement et de la réinstallation climatiques doit trouver davantage de place dans les négociations dès 2018. Dans ce contexte, il faut activer, outre des solutions d’assurances, d’autres options de gestion (locale) des risques.