Pour un commerce mondial porteur de développement

Mur en construction dans l'état d'Arizona à la frontière entre les Etats-Unis et le Méxique.
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L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis a confirmé un phénomène qui prend de l’ampleur : le rejet de la mondialisation par une partie croissante de l’opinion publique occidentale. Le mouvement « alter-mondialiste » a-t-il gagné ?

Depuis la crise financière et économique globale de 2008, l’opinion publique des pays dits industrialisée se montre de plus en plus sceptique par rapport au modèle de développement néo-libéral poursuivi depuis trente ans. Une critique lancée par les acteurs du mouvement altermondialiste qui a culminé à la protestation contre la conférence ministérielle de l’Organisation Mondial du Commerce (OMC) à Seattle en 1999, sous le slogan « un autre monde est possible ». Ce phénomène, auparavant alternatif, semble être en passe de devenir mainstream. Et depuis que le nouveau président américain s’est aussi prononcé en faveur du protectionnisme, les observateurs se tournent vers les organisations non-gouvernementales (ONG) qui, comme Alliance Sud, critiquent les dérives de la mondialisation dans sa version néolibérale depuis trente ans : avez-vous gagné ?

La réponse est ambivalente : oui et non. Oui parce que la remise en question de la mondialisation poursuivie à ce jour est salutaire. Non parce que le protectionnisme par lequel certains dirigeants occidentaux veulent remplacer le dogme du libre-échange ne va pas être porteur d’un monde plus juste.   

Alliance Sud ne s’oppose pas à la mondialisation en tant que telle, mais à la façon dont celle-ci a été gérée à ce jour. Depuis la création de l’OMC en 1995, les pays industrialisés ont imposé la libre circulation des biens, services (de pointe), capitaux et technologies dans lesquels ils avaient un avantage comparatif. Mais ils se sont bien gardés d’ouvrir grand les frontières à l’agriculture, aux services peu qualifiés et à la main d’œuvre qui auraient profité aux pays en développement. Quant à la libéralisation des produits industriels, elle les a pris de court : ils n’avaient pas anticipé l’énorme avancée de la Chine et d’autres pays émergents.

Une mondialisation qui profite surtout aux multinationales

Cette ouverture très sélective des marchés profite surtout aux multinationales. Elle laisse beaucoup de monde de côté, aussi bien dans les pays en développement que dans ceux industrialisés, tout en creusant les inégalités – les huit personnes les plus riches possèdent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Les multinationales organisent leur production dans des chaînes globales de valeur selon le critère de l’avantage du lieu d’implantation (salaires, fiscalité, etc.), des matières premières et ressources disponibles et des possibilités de commercialisation. Ces chaînes de valeur sont dominées par les entreprises des pays industrialisés et, plus récemment, par celles de quelques pays émergents. Les pays pauvres se retrouvent tout en bas de la chaîne de production.

Le commerce international est un facteur de développement économique indiscutable. Mais les règles des traités de commerce et d’investissement mettent virtuellement en compétition les travailleurs du monde entier, entraînant une course vers le bas (race to the bottom) qui détruit les emplois et les communautés. Certes, les entreprises américaines qui ont délocalisé au Mexique y ont créé des emplois, mais ceux-ci sont souvent mal rémunérés et précaires. Des communautés ont été déplacées pour laisser la place à de grands projets industriels ; l’agriculture vivrière a été décimée au profit de l’agro-industrie d’exportation ; les petits paysans ont été éjectés du marché par la concurrence du maïs américain hautement subventionné.

Quant aux travailleurs américains qui ont perdu leur emploi, dans l’industrie automobile par exemple, ils n’ont pas pu se reconvertir dans les nouveaux emplois hautement qualifiés créés dans la Silicon Valley. Cette mise en compétition globale d’économies et de travailleurs aux conditions sociales et salariales très différentes crée des tensions trop longtemps ignorées par les politiques. Aujourd’hui, elles explosent et font le lit du populisme.

Pourtant, un retour au protectionnisme tel que préconisé par Donald Trump – qui veut taxer les importations, promouvoir les exportations et relocaliser la production aux Etats-Unis – serait catastrophique aussi bien pour l’économie américaine que pour les pays en développement, qui perdraient un marché important. A moins qu’un pays comme le Mexique n’adopte rapidement une politique économique moins dépendante des exportations et qu’il mise davantage sur la consommation interne en augmentant les investissements nationaux et le pouvoir d’achat. C’est ce qu’est en train de faire la Chine. Car, avec la libre circulation des capitaux prévue par les traités commerciaux, dès qu’un pays essaie d’augmenter le salaire minimum, comme la Chine, les investisseurs étrangers retirent leurs capitaux pour les investir ailleurs. 

Insuffisance des politiques publiques distributives   

En 2005, Joseph Stiglitz affirmait déjà que « la libéralisation du commerce n’a pas tenu ses promesse.1 Trois ans avant la crise financière, le Prix Nobel d’Economie s’empressait d’ajouter que, malgré cela, « la logique de base du commerce – à savoir son potentiel d’améliorer les conditions de vie de la plupart des gens, si ce n’est de tout le monde – reste intacte. » Mais pour cela il faut tout d’abord reconnaître que la libéralisation du commerce n’entraîne pas automatiquement la croissance – comme on a voulu nous le faire croire - et surtout que les avantages de celle-ci ne bénéficient pas automatiquement à tout le monde, selon l’effet survendu du trickle down.

Dans les pays industrialisés, il faut distribuer plus équitablement les coûts et les bénéfices, en taxant le revenu de façon progressive. Il faut des amortisseurs sociaux plus efficaces pour permettre à la personne qui perd son emploi dans un secteur devenu non compétitif d’en retrouver un autre. Il faut des politiques pour augmenter les salaires – surtout le salaire minimum, qui aux Etats-Unis n’a pas bougé depuis des années. La mondialisation ne pourra jamais réussir si les travailleurs sont obligés d’accepter des réductions de salaire pour conserver leur emploi. Et les salaires ne peuvent augmenter que si la productivité augmente, mais pour cela il faut plus d’investissements dans l’instruction et la technologie. Malheureusement, affirme Stiglitz, dans beaucoup de pays industrialisés, et surtout aux USA, il se passe exactement le contraire : les impôts sont devenus plus régressifs, le filet social de sécurité a été affaibli et les investissements dans le domaine scientifique et technologique ont diminué par rapport au produit brut intérieur. « Ces politiques font en sorte que même aux Etats-Unis et dans les pays industrialisés, qui sont les gagnants potentiels de la mondialisation, toujours plus de gens estiment qu’ils se portent moins bien à cause de celle-ci », conclut-il.

Fair trade and not free trade

Alliance Sud, comme les ONG qui prônent un changement radical de paradigme, réclame un système commercial qui donne la priorité aux droits humains et à l’environnement. Il faut protéger les droits économiques, sociaux et culturels, menacés par un régime commercial libéral et agressif : par exemple, la protection de la propriété intellectuelle prévue dans les accords commerciaux menace le droit à l’alimentation en limitant l’accès des petits paysans aux semences ; et le droit à la santé, en limitant la production de médicaments génériques. La libéralisation des services peut entraîner une privatisation des services publics tels que la santé et l’éducation et menacer les droits humains de ceux qui ne peuvent pas se payer des services devenus plus chers.

Il faut que les pays en développement aient plus de « policy space », c’est-à-dire de marge de manœuvre pour leurs politiques économiques nationales. Or, c’est tout le contraire qui est visé par l’OMC et surtout les accords de libre-échange et les mega accords commerciaux TISA, TTIP, TPP et CETA : ils visent à baisser les droits de douane sur les produits agricoles et industriels, ce qui expose la production nationale à la concurrence étrangère sans aucune forme de protection, notamment pour les secteurs sensibles et les secteurs industriels qui ne sont pas (encore) compétitifs. Ils donnent aux investisseurs étrangers plus de droits qu’aux investisseurs nationaux, notamment par le tant décrié mécanisme de règlement des différends investisseurs – Etat. Ils libéralisent les services par la « simplification » de règles considérées comme des obstacles inutiles au commerce, ce qui menace les services publics, la santé, l’environnement et la protection des consommateurs. Ils ouvrent à la concurrence étrangère les entreprises publiques, utilisées par les Etats pour garder la main sur certains secteurs stratégiques et porteurs de développement.

Dès lors, il n’est pas étonnant que les opinions publiques n’arrivent plus à faire la différence entre commerce et accords commerciaux (injustes) et qu’elles rejettent les deux en vrac. Pourtant, un commerce juste et une mondialisation équitable pourraient bénéficier à tout le monde.

1Joseph Stiglitz, Making Globalization Work, 2005

Mondialisation : Ce que dit la recherche

Mark Herkenrath La sociologie économique et du développement s’est penchée sur les conséquences de la globalisation du commerce mondial. En voici, en résumé, les principaux constats.

Plusieurs pays - particulièrement en Asie et tout spécialement la Chine, mais aussi la Malaisie ou le Vietnam – ont largement bénéficié d’une croissance économique basée sur les exportations ces deux dernières décennies. Par contre, en moyenne, les pays en développement et les économies émergentes n’ont pas rencontré un plus grand succès économique depuis l’an 2000 que pendant les années soixante et septante, soit avant le début de la dernière vague de globalisation des échanges commerciaux et des investissements. En outre, les pays largement tributaires des exportations ont particulièrement souffert des conséquences de la crise financière et économique déclenchée en 2008. Ces pays sont particulièrement vulnérables aux problèmes causés par des facteurs externes. De plus, ils ne présentaient, en règle générale, pas des taux de croissance supérieurs aux pays moins tributaires des exportations. Le type de mondialisation néolibérale dominant à ce jour n’a, dès lors, pas apporté d’avantages aux pays pauvres en termes de croissance.  

Par contre, l’inégalité au sein de ces pays s’est encore aggravée depuis l’apogée du néolibéralisme au tournant du millénaire, bien que présentant d’importantes divergences régionales. Dans de nombreux pays en développement, seules les élites ont tiré profit de la mondialisation ; dans d’autres pays, les élites en ont plus largement profité que le reste de la population.

A cet égard, il faut relever qu’on peine à trouver dans la littérature scientifique une étude qui atteste que le commerce international a réduit les inégalités de revenus dans les pays en développement. Plusieurs études ne démontrent, au mieux, aucune corrélation entre commerce et inégalités, d’autres établissent un effet favorisant les inégalités. Une étude qui différencie le commerce Sud-Sud du commerce Nord-Sud est d’un intérêt particulier : elle arrive, en effet, à la conclusion frappante que le commerce entre pays en développement réduit les inégalités, alors que le commerce avec les pays industrialisés augmente les inégalités dans les pays en développement. Cette étude recommande en conséquence aux pays pauvres de renforcer les échanges régionaux entre pays en développement.