Accra: comment rendre l’aide plus efficace ?
La Déclaration de Paris a été signée en 2005 par plus de 90 pays industrialisés et en développement. Elle contient des principes importants pour améliorer l’efficacité de l’aide au développement. Une conférence tirera un bilan intermédiaire début septembre 2008 à Accra. Les ONG font entendre leurs voix.
En réalité, les gouvernements et les organisations multilatérales auraient voulu rester entre eux pour discuter de la mise en œuvre de la Déclaration de Paris à Accra, capitale du Ghana, du 2 au 4 septembre prochain. Mais les jugements parfois très sévères de la société civile sur la Déclaration et sa mise en pratique ont amené l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui pilote le processus, à ouvrir les portes. C’est un succès important pour les organisations non gouvernementales (ONG) et les mouvements de base, puisqu’ils risquaient d’être disqualifiés par la Déclaration de Paris. Leurs critiques visent trois points en particulier : la Déclaration renforcerait les tendances technocratiques de la coopération au développement, elle omettrait les règles démocratiques de base et ignorerait le rôle central de la société civile.
Personne ne met en question le cœur de la Déclaration de Paris : l’aide ne peut être efficace que si les pays bénéficiaires en tiennent le gouvernail et fixent eux-mêmes les priorités (appropriation). Ils doivent décider des stratégies et des plans d’action pour surmonter la pauvreté et assumer la responsabilité de leur mise en œuvre. Quant aux pays donateurs, la Déclaration leur enjoint d’orienter leur coopération au développement sur les stratégies nationales (alignement) et de mieux se coordonner entre eux (harmonisation). En outre, ils doivent faire appel le plus possible aux ressources locales.
Rendre des comptes
Par exemple, lorsqu’un pays prévoit une campagne contre la rougeole, celle-ci doit être conçue et réalisée par ses propres institutions et établissements (ministère de la santé, hôpitaux, permanences médicales, etc.). Les pays industrialisés qui offrent de l’aide au pays en question doivent se coordonner et se limiter à financer le secteur de la santé. Les biens et le personnel nécessaires doivent, dans la mesure du possible, provenir du pays lui-même, afin de promouvoir l’économie locale.
Un autre principe de base de la Déclaration de Paris est le devoir mutuel de rendre des comptes entre les gouvernements récipiendaires et les agences de développement étrangères (mutual accountability). Les différents acteurs doivent fixer des objectifs clairs et montrer par la suite comment ils les ont atteints.
Tendances technocratiques
En théorie, tout cela sonne bien. Mais une analyse plus attentive de la Déclaration de Paris et de sa mise en œuvre met en évidence plusieurs points faibles. D’abord, les ONG et les mouvements sociaux estiment que la Déclaration se concentre trop sur l’amélioration de la gestion des flux d’argent du Nord vers le Sud. Tout important qu’il soit, cet aspect ne garantit pas que l’aide ait réellement un impact et qu’elle promeuve le développement. Elle ne peut être efficace que si elle est engagée au bon endroit, c’est-à-dire si elle vise véritablement à réduire la pauvreté et les inégalités sociales ainsi qu’à encourager le respect des droits de l’homme, l’égalité des sexes et la protection de l’environnement. La Déclaration de Paris reste pourtant silencieuse sur ces objectifs qualitatifs. Elle se limite aux considérations techniques et définit l’aide comme une affaire entre gouvernements, omettant par là-même que le développement n’est guère possible sans la participation active de la population et de la société civile.
Ensuite, le principe de l’appropriation, qui est tenu en grande estime par la Déclaration de Paris, n’est guère respecté dans la pratique. Ce sont encore trop souvent les experts des pays donateurs, qui marquent de leur empreinte les plans d’action nationaux et les adaptent aux principes économiques libéraux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Dans le meilleur des cas, une petite élite du pays bénéficiaire a son mot à dire, alors que le parlement, la population et les organisations de la société civile ne sont au mieux que « consultés » symboliquement.
Enfin, une troisième critique questionne le devoir de rendre des comptes, c’est-à-dire l’information sur ce qui a été réalisé et sur les conditions posées. Cette exigence se limite souvent à un échange entre gouvernements donateurs et récipiendaires, sans prise en compte de l’opinion publique. Un contrôle démocratique est ainsi impossible.
Principes démocratiques
Les ONG ont développé une série de propositions afin de remédier à ces points faibles. Primo, elles partent du principe que la réalisation de la Déclaration de Paris doit respecter les règles démocratiques de base. La population, le parlement et les organisations intéressées de la société civile doivent pouvoir faire part de leurs positions lorsque les stratégies et les plans d’action sont élaborés, mis en œuvre et évalués. Pour cela, une politique d’information pro-active envers l’opinion publique est nécessaire : quel est le montant de l’aide étrangère, dans quels buts est-elle investie, qu’a-t-elle réussi, quelles conditions ont été posées ?
Secundo, les ONG veulent être reconnues comme des acteurs importants, indépendants et autonomes. La coopération internationale est davantage qu’une affaire entre gouvernements : les ONG et les mouvements de base ancrés dans la population jouent un rôle majeur dans les processus de développement. Ils prennent en compte les intérêts des groupes de population pauvres et défavorisés et constituent un contre-poids nécessaire au gouvernement central et aux élites dirigeantes. Ce sont eux également qui se chargent de faire arriver l’aide à la base et dans les régions les plus reculées ; eux aussi qui dénoncent la corruption et les abus et peuvent les combattre.
L’OCDE a réagi institutionnellement aux critiques. Elle a commencé d’intégrer les ONG dans le processus préparatoire d’Accra. Néanmoins, elle a posé comme condition que la Déclaration en tant que telle ne soit ni discutée ni modifiée à Accra. Depuis l’été dernier, diverses rencontres nationales et régionales ont eu lieu, où les ONG ont pu présenter et systématiser leurs critiques et exigences. Elles ont réussi à influencer le programme de la conférence. Cette dernière ne se contentera pas de tirer un bilan à mi-parcours, mais discutera également de manière fondamentale des rôles et des tâches des différents acteurs de la coopération au développement.
Afin de maintenir la pression, les ONG prévoient de tenir un forum parallèle à Accra. Leur objectif à moyen terme est de remplacer l’ancienne déclaration par une nouvelle d’ici la prochaine conférence-bilan, qui se tiendra à Pékin en 2010 : une « Déclaration de Pékin » qui prendra en compte les critiques et les exigences de la société civile.
Contact: Michèle Laubscher
Déclaration de Paris et préparatifs d’Accra: Forum d'Accra
Activités et positions des ONG: BetterAid.org
Cet article a été publié dans: GLOBAL+ no. 28 | été 2008

