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Aide humanitaire: protection armée controversée

Publié le: 29. 10. 2009

Les attaques violentes contre les organisations humanitaires ont augmenté ces dernières années. Raison pour laquelle la Direction du développement et de la coopération (DDC) examine si certaines actions ne devraient pas être sécurisées par la présence d’hommes armés. Analyse critique de cette option et entretien avec Toni Frisch, chef de l'aide humanitaire.

Jusqu’il y a quelques années, les employés du Comité international de la Croix-rouge (CICR), de l’ONU ou d’autres organisations humanitaires pouvaient se déplacer relativement sans danger dans les zones de conflit. Depuis lors, ils sont de plus en plus pris en otage ou victimes d’attentats. Selon l’Overseas Development Institute (ODI), le nombre d’incidents violents a quintuplé depuis 1997. L’aide humanitaire de la Confédération a été pour l’instant épargnée par des attaques graves.

L'exemple du CICR

Une protection armée améliore-t-elle réellement la sécurité des engagements humanitaires? Le CICR y a renoncé, sauf en Tchétchénie et en Somalie, où ses employés sont accompagnés de gardes du corps. L’institution mise plutôt sur un dialogue constant avec les parties au conflit, qui pourraient représenter un danger. Selon son porte-parole Marçard Izard, « une protection armée ne résout rien ». Car pour pouvoir faire son travail, le CICR doit d’abord être reconnu et accepté comme acteur neutre et indépendant. Lorsque les risques sont trop élevés, le CICR – à l’instar d’autres organisations humanitaires – se retire pour un temps et travaille à partir des pays voisins. Cette stratégie porte ses fruits : selon l’ODI, les attaques contre le CICR sont en diminution.

De fait, la protection armée est fortement controversée au sein de la communauté humanitaire. On reproche aux opposants de fermer les yeux devant la réalité. On disait la même chose il y a quelques années à ceux qui critiquaient la coopération militaro-civile des Etats-Unis et des pays européens en Iraq et en Afghanistan. Avec le recul, on sait que c’est justement cette collaboration qui a entamé le respect envers l’aide civile pure et qui a suscité l’escalade des actes de violence contre les organisations humanitaires. 

Il va de soi que le personnel humanitaire a besoin d’un maximum de sécurité pour remplir ses tâches. Mais le cas du CICR démontre que cela ne passe pas forcément par une protection armée. Au plan international, l’aide de la Suisse reste considérée comme neutre et indépendante. Une protection armée risquerait de nuire à cette bonne réputation. Néanmoins, Toni Frisch, chef de l’aide humanitaire de la DDC, plaide en faveur d’une troupe de sécurité armée pour protéger les interventions dans les régions dangereuses. Il en a expliqué les raisons dans une interview à Global Plus.

Michèle Laubscher, Alliance Sud

 

 

Entretien avec Toni Frisch

chef de l'aide humanitaire de la DDC

Toni FrischPourquoi l’aide humanitaire de la Confédération nécessite-t-elle une protection armée ?

Toni Frisch: Notre travail dans les zones de conflit est devenu plus difficile et plus risqué ces dernières années. En 2009, dans le monde entier, 260 employés de l’aide ont soit perdu la vie dans une attaque, soit été grièvement blessés ou pris en otage. Le personnel humanitaire est fortement exposé et doit disposer de la meilleure des sécurités, sinon il ne peut plus atteindre les victimes.

Comment la protection de l’aide suisse est-elle actuellement organisée ?

Nous collaborons avec du personnel civil local, avec lequel travaillent également le CICR et l’ONU. La plupart du temps, c’est l’ONU qui est responsable du système de sécurité. Nous nous coordonnons toujours avec ces organisations. Cela a fonctionné jusqu’ici.

Ces organisations demandent-elles que la Suisse s’occupe elle-même de sa propre sécurité ?

Non, je n’ai jamais constaté de pression dans ce sens. Plusieurs organisations de l’ONU sont cependant très intéressées par nos réflexions.

Y a-t-il eu dans le passé des situations où des gardes armés suisses auraient été nécessaires ?

On ne peut pas préjuger de l’avenir sur la base du passé. Nous n’avons eu jusqu’à ce jour aucun cas grave d’atteinte à la sécurité, notamment parce que nous nous comportons de façon exemplaire.

Et vous n’allez plus vous comporter ainsi à l’avenir ?

Rien ne va changer dans nos manières de faire. Mais le problème empire. Nous sommes responsables de notre personnel, suisse et local. Si quelque chose devait se passer, il y aurait tout de suite des questions. Avec le risque qu’on nous traite d’inconscients au cas où nous ne nous serions pas préparés à une telle éventualité. Il va sans dire que nous éviterons toujours autant que possible les situations délicates. Nous ne sommes ni des scouts, ni des Rambo. Si nous avons à l’avenir des gardes du corps armés à disposition, nous ne les engagerons que lorsque nous ne pourrons pas faire autrement.

Comment expliquez-vous que les attaques contre le CICR ont diminué ces dernières années, bien qu’il ait toujours renoncé à une protection armée ?

Le CICR a peut-être simplement eu de la chance. De plus, il a le mandat de collaborer avec les deux parties. Nous le faisons aussi parfois, mais nous ne le pouvons pas toujours et partout. Le CICR travaille d’ailleurs aussi dans des camps de réfugiés où il y a une protection armée, comme au Darfour par exemple. Ce sont simplement d’autres organisations qui ont pris en charge le maintien de la sécurité .

Le CICR poursuit un dialogue actif avec les groupes qui peuvent menacer sa sécurité. N’est-ce pas une stratégie pour l’aide humanitaire de la Confédération ?

C’est souvent une question de temps. Là où l’aide humanitaire ou la coopération au développement sont présents depuis longtemps, nous pouvons compter sur un capital de confiance. Mais nous intervenons aussi régulièrement dans des lieux qui sont nouveaux pour nous, et nous devons commencer à zéro. En outre, les situations deviennent de plus en plus complexes : on peut acquérir relativement vite de bonnes connaissances et relations et ainsi améliorer la sécurité, jusqu’au jour où, soudain, de nouvelles forces politiques surgissent et modifient le contexte.

La protection armée peut aussi accroître les risques si l’aide humanitaire n’est plus reconnue comme neutre ou indépendante.

Nombreux sont ceux qui continuent d’affirmer que « les humanitaires sont toujours non armés ». Mais la vie a changé. C’est pourquoi on ne peut plus simplement continuer de s’en tenir aux vieux principes. Nous devons trouver des solutions prévoyantes pour le problème de la sécurité. Une troupe d’intervention pour les cas où, c’est comme l’armée ou le corps des pompiers : on en dispose dans l’espoir de ne jamais en avoir besoin.

Propos receuillis par  Michèle Laubscher, Alliance Sud

 

 

Des gardes armés sur appel

Les réflexions internes de la DDC ne sont pas achevées. Selon Toni Frisch, l’option d’un groupe de 30 gardes armés, disponibles sur appel et munis de chiens, de sprays au poivre ou de mitraillettes selon les cas, est en discussion. En général, une à trois personnes seraient engagées par intervention, toujours avec l’accord préalable du gouvernement du pays concerné et des organisations internationales. Les coûts par personne et par mois sont estimés à 20'000 francs et seraient couverts par le budget de l’aide humanitaire. Ce dernier s’élève à environ 300 millions de francs en 2009.

Michèle Laubscher

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