FMI: la Suisse contre les intérêts des pays du Sud
La Suisse s'oppose à une réforme du FMI pour sauver son siège. Elle agit ainsi contre les intérêts des pays en développement, en refusant un allègement des conditionnalités pour les nouveaux crédits et en s'opposant à une réallocation des quotes-parts et des droits de vote.
Si la crise financière et économique mondiale a frappé de plein fouet nombre de pays, en particulier du Sud, elle a également fait un heureux : le Fonds monétaire international (FMI). Le très controversé gendarme de la finance mondiale, dont l’assemblée de printemps s’est tenue les 24 et 25 avril à Washington, est en effet sortie ragaillardi de la débâcle. Le G20, qui regroupe les grandes puissances économiques mondiales, a étendu ses compétences et lui a promis plus de moyens que jamais (500 milliards de dollars).
Ce gain de poids et de légitimité a cependant son prix. Il ne va pas sans une pression accrue pour une redistribution des pouvoirs. Réclamées depuis longtemps par les pays en développement et les ONG, ces réformes structurelles portent notamment sur deux points cruciaux : les conditionnalités des prêts et la répartition des droits de vote.
Conditionnalités absurdes
Lors de la crise financière asiatique de la fin des années 1990, le FMI avait surtout contribué à renforcer la récession par ses conditions, souvent très sévères, dans l’attribution de crédits. Pour les obtenir, les pays en développement devaient procéder à des privatisations et réduire leurs dépenses publiques. Avec des effets souvent négatifs dans la lutte contre la pauvreté.
Cette politique s’est heureusement assouplie au cours de la crise actuelle. Le FMI a mis de l’eau dans le vin de son orthodoxie économique. Ainsi, depuis avril 2009, il n’a prescrit des interventions fiscales et monétaires pro-cycliques que dans un tiers de ses nouveaux programmes de crédits. C’est un progrès, mais insuffisant. D’une part, rien ne garantit que ces flexibilités nouvelles participent d’un changement de cap réel et durable. On peut, au contraire, craindre tôt ou tard le retour des cures d’austérité. D’autre part, il n’est pas juste que des pays pauvres et émergents, qui dépendent d'une aide extérieure pour affronter la crise, doivent se serrer la ceinture, alors que les riches nations industrialisées investissent des milliards dans des programmes de relance.
Jusqu’ici, à contre-courant du FMI, la Suisse a maintenu une ligne dure sur la question des conditionnalités. Elle continue d’exiger des disciplines budgétaires strictes dans les débats sur les programmes de crédits aux pays du Sud. Elle a mis en garde le FMI contre le risque de « rendre ses crédits plus attractifs en allégeant ses conditions ». Elle justifie sa position par la nécessité pour les pays en développement de maintenir un taux d’endettement soutenable et de gagner la confiance des investisseurs privés étrangers.
Ce faisant, la Suisse oublie deux choses. D’abord, que de telles conditionnalités minent la participation démocratique des parlements nationaux et enlèvent aux gouvernements une marge de manœuvre vitale en matière de politique économique. Ensuite, que le FMI avait à l’origine conçu ces conditionnalités pour les Etats supposés vivre au-dessus de leurs moyens. Or, les pays en développement n’ont pas de responsabilité dans la crise économique mondiale actuelle. Ils ont été entraînés, sans dette, dans une récession globale qui a démarré dans les pays industrialisés. Des mesures d’austérité budgétaire, qui ne font qu’attiser l’impact de la crise, n’ont donc aucun sens.
Manque de démocratie
De fait, rien changera en profondeur dans la politique du FMI tant que les pays en développement resteront sous-représentés dans les organes dirigeants. Bien qu’ils abritent les trois quarts de la population mondiale, ils ne possèdent qu’environ 34% des droits de vote au FMI. Sur les 24 administrateurs, seuls 11 proviennent du Sud. C’est pourquoi ils exigent, à juste titre, une augmentation de leurs droits de vote dans le débat actuel sur l’accroissement des contributions nationales (quotes-parts). Ils souhaitent également qu’à l’avenir les décisions importantes nécessitent la majorité non seulement des droits de vote, mais aussi des Etats membres. Jusqu’à ce jour, aucune proposition de réforme n’a abouti. Les pays industrialisés s’y opposent. Ils n’ont approuvé qu’une réallocation de 5% des droits de vote en faveur des pays les plus sous-représentés.
La Suisse également met les pieds au mur. Avec d’autant plus d’énergie qu’elle devrait figurer parmi les perdants d’une démocratisation. Elle est en effet l’un des dix pays les plus surreprésentés au FMI. En outre, son siège au conseil d’administration est menacé. Les Etats-Unis ont demandé de ramener le nombre de sièges aux vingt stipulés par les statuts et exigé une représentation commune des pays de l’Union européenne (UE). La Pologne pourrait ainsi quitter et faire voler en éclats le groupe de droits de vote actuellement dirigé par la Suisse – l’« Helvétistan » dont font partie les chaotiques ou dictatoriaux Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Turkménistan.
Dans la mesure où elle n’est pas membre du G20, la Suisse considère le maintien de son influence au FMI et à la Banque mondiale comme une priorité de sa politique étrangère. Lors de l’assemblée du FMI à Istanbul en automne dernier, elle a plaidé pour une augmentation des contributions bilatérales aux réserves du Fonds. Une manière de consolider la situation financière du FMI sans devoir passer par la réforme des quotes-parts et des droits de vote réclamée mordicus par les pays en développement.
Par ailleurs, la Suisse défend l’idée d’un élargissement du Conseil d’administration. Sa proposition a peu de chance politiquement. Dans la mesure où le maintien des 24 sièges actuels nécessite une majorité de 85% des voix, les Etats-Unis – qui disposent de facto d’un droit de veto avec 16,7% des droits de vote – pourraient imposer unilatéralement un réduction du nombre de sièges.
Stratégie contre-productive
On le voit. La Suisse semble avant tout chercher à empêcher la réalisation d’une réforme. Contre les intérêts des pays du Sud. Une telle stratégie – contestable – pourrait s’avérer illusoire et contre-productive. Plutôt que de s’accrocher à son siège, la Suisse ferait mieux, par exemple, de travailler à former des alliances pour fonder un nouveau groupe de vote. Certains pays émergents et en développement pourraient être candidats. La Suisse n’aura cependant une chance d’obtenir leur soutien que si elle change son fusil d’épaule, tant en matière de droits de vote et de règles de majorité que de conditionnalités liées aux crédits.
Michel Egger, Alliance Sud
Tribune parue dans le quotidien Le Temps, le 23 avril 2010.

