La société civile

6.2.2020
E-Dossier
En 2019, des soulèvements populaires ont eu lieu dans 32 pays, situés sur tous les continents. Dans chaque pays, les situations sont complexes et correspondent à une réalité particulière et locale. Mais la simultanéité de ces événements interroge.

Les réseaux sociaux, médias planétaires, exacerbent-ils et unifient-ils des phénomènes a priori étrangers les uns aux autres ? Ou est-ce la mondialisation des risques qui fédère les luttes ?

Même la Suisse, qui fait apparemment partie des pays les plus calmes, ou peut-être faut-il dire les plus assoupis, a vu dans ses rues se déverser des flots humains impressionnants pour clamer l’égalité des genres ou demander la déclaration officielle de l’urgence climatique et la mise en œuvre des mesures qui s’ensuivent.

Dans des démocraties établies, lorsque la contestation se fait entendre plus fort, cela signifie que les institutions en place ne répondent pas ou plus aux attentes, aux interrogations ou même aux angoisses des citoyens. La multiplication et l’amplification de ces mouvements contestataires laissent penser qu’il y aurait un décalage de plus en plus marqué entre les citoyens et leurs élus, une crise globale de la représentativité.  

Un autre signe de la « faillite de l’Etat », au-delà de la contestation, est la prolifération d’initiatives privées, associatives et bénévoles, philanthropiques ou provenant du secteur économique, initiatives qui visent à pallier les lacunes des services publics pour servir le bien commun ou investir un marché laissé libre par le manque d’initiatives publiques. Dans les pays du Sud, ces organisations de la société civile sont encouragées par les services de coopération du Nord, qui s’appuient largement sur elles pour mettre en œuvre leur politique de développement. Cela permet d’intégrer la population locale et donc de respecter un contexte, de créer de l’emploi et de transférer des connaissances ; mais cela contribue également à l’affaiblissement des gouvernements locaux, notamment en attirant tous les professionnels compétents dans le secteur privé.

Tous ces éléments participent de ce qu’on nomme « la société civile », autrement dit tous les secteurs qui ne relèvent pas des élus ou de l’administration publique et qui se fédèrent pour défendre une cause ou accomplir une mission relevant de ce qui est identifié par ces groupes comme étant le bien commun. La société civile se compose d’organisations avec une identité juridique (par exemple les ONG, les syndicats – selon les définitions, les associations), mais aussi de groupes plus informels et d’individus qui se regroupent très ponctuellement.  

Les causes varient et la société civile en soi ne peut pas être associée à une couleur politique. Si la société civile est historiquement plus volontiers associée à des idées progressistes, ou dites « de gauche », aujourd’hui, dans les démocraties libérales, elle s’exprime aussi pour défendre des idées conservatrices, comme on le voit depuis longtemps aux Etats-Unis avec les marches des militants « Pro-life », mais aussi en France il y a quelques années avec les opposants au Mariage pour tous ou encore en Allemagne avec les électeurs de l’AfD. Enfin, les foules compactes des manifestations et les rangs serrés des membres d’une association font vite voir la diversité des voix qui les habitent lorsqu’il s’agit de proposer des mesures concrètes au gouvernement.

Dans des pays autoritaires où les droits fondamentaux ne sont pas respectés, la société civile agit le plus souvent dans la clandestinité et les militants réalisent leurs actions au péril de leur liberté et parfois de leur vie. Dans les pays plus ouverts, la répression se durcit à mesure que la société civile se renforce, dans sa visibilité et ses actions, allant parfois jusqu’à faire vaciller les fondements de la démocratie.  

Mais si l’État abuse parfois de ses forces, la société civile elle-même interroge les limites de l’état de droit. La désobéissance civile est parfois la seule option pour faire bouger des systèmes sclérosés par le déséquilibre des forces politiques (conflits générationnels, de genre, de « classes »). Mais si elle semble parfois moralement défendable, comment fixer les limites d’une pratique qui, par définition, déborde du cadre légal ? En d’autres termes : où finit la désobéissance civile et où commence l'action violente ? Cette question est extrêmement délicate, voire dangereuse, puisque c’est sur elle que s’appuient certains Etats pour justifier une répression violente et abusive qui n’est finalement pas autre chose qu’une réduction pure et simple de l’espace civique, mais elle doit être abordée, car elle est fondamentale pour la survie des démocraties et le maintien de la paix.

Enfin au sens large, il faut considérer que la société civile déborde largement des sphères politiques. Les forces transformatives à l’oeuvre dans une société se construisent, se nourrissent et s’expriment d’abord dans les imaginaires individuels et collectifs. Ainsi, on peut considérer la scène artistique et la recherche philosophique comme des éléments fondamentaux de la société civile, où le réel est soumis à la question et où se pensent, s’imaginent et s’éprouvent virtuellement nos lendemains possibles.