Le monde d’après : utopies, dystopies

Image par Goran Horvat de Pixabay.
14.1.2021
E-Dossier
La multiplication des crises ces dernières années, dans tous les domaines, fait dire à certains que l'humanité en est arrivée à un moment crucial de son histoire, ou tout le moins à la fin d'un système. Tout est à repenser. Vers où, vers quoi?

La pandémie de coronavirus est venue frapper une humanité qui se prépare depuis longtemps, plus ou moins consciemment, à la survenue d’une crise mortelle. L’angoisse apocalyptique inspire tous les imaginaires religieux, culturel et scientifique, se trouve dans la mythologie de toutes les civilisations. Mais la pandémie a donné soudainement plus de corps à une autre menace contemporaine, une catastrophe annoncée, à savoir l’effondrement de notre environnement et la raréfaction dramatique de nos ressources vitales en raison du désordre climatique. Elle a réveillé les peurs, et alimenté le succès des discours catastrophistes contemporains, en premier lieu celui des collapsologues.

Mais faut-il se laisser envahir par l'angoisse effondriste? "Une des principales raisons du succès de la collapsologie est son inocuité politique. Si l'on veut s'opposer à la gestion capitaliste des dégradations écologiques, il n'y a rien à attendre de la collapsologie. Il faut s'interroger pour savoir si d'autres mondes sont possibles et à quelles conditions ils peuvent advenir. C'est pourquoi il importe que l'écologie et l'ensemble des luttes sociales et des expériences qui portent sur la défense et l'amélioration des milieux de vie ne se laissent pas absorber dans un courant, qui, finalement, dessert leurs objectifs." (Catherine et Raphaël Larrère, Le pire n'est pas certain, Paris : Premier Parrallèle, 2020, p. 18-19) 

Ainsi faut-il souligner que la crise n'a pas réveillé que les peurs, mais aussi les imaginaires. Depuis le début 2020, fleurissent dans les médias, les œuvres culturelles et les discours politiques d’innombrables visions du dit « monde d’après » et parmi ces visions, de nouvelles utopies et dystopies.

"Quand l'asphyxie gagne, l'utopie permet de reprendre sa respiration" (Thomas Bouchet, France Culture, La Grande Table Idées, 19 janvier 2021)

L'utopie est morte, vive l'utopie!

L'utopie est un genre littéraire, né avec l'ouvrage de Thomas Moore Utopia en 1516. Depuis, elle s'est déclinée sous plusieurs formes, reflétant les peurs et les fantasmes de chaque époque. Tantôt euphorique, tantôt cauchemardesque, elle a toujours pour "trait le plus saillant [...] précisément l’abolition de l’ensemble des contradictions, motrices de la dynamique de toutes les sociétés historiques réelles" Utopies et dystopies écologiques, Jean-Paul Deléage, in Ecologie et politique 2008/3 (n°37), page 39. En tant que projection uniformisante d'une société totale, l'utopie porte en elle le germe de l'autoritarisme. Ainsi, après l'horreur "des utopies en acte que furent les totalitarismes" (Francis Wolff, Trois utopies contemporaines, Paris : Fayard, 2017, p. 9) au XXe siècle, on n'ose plus y recourir pour penser l'avenir. L'Occident s'installe dans une sorte d'éternel présent, où "la classe dominante a comme unique perspective de maintenir son existence et sa domination, c’est-à-dire son activité immanente" (Jean-Paul Deléage, ibid. p. 42). "Nous ne croyons plus au salut commun. Ni au salut, ni au commun." (Francis Wolff, ibid., p. 15).

Nous n'y croyons plus, nous n'avons plus le droit d'y croire et pourtant, nous sommes obligés d'y revenir. En effet, même si selon Francis Wolff nous ne nous comprenons plus comme humanité, mais comme une somme d'individus interconnectés, la menace de la catastrophe écologique nous adresse de l'extérieur en tant qu'humanité globale et nous oblige à une réponse politique "révolutionnaire" et commune. Et de fait, les utopies refont surface, ouvrant avec elles à nouveau la perspective d'un monde meilleur, sans inégalités, sans injustice, où les êtres humains vivent dans le bien-être et la paix : "Chassons-les par la porte de l'histoire, elle reviennent par la fenêtre de l'imagination." (Francis Wolff, ibid., p. 26).

Mais avec les utopies renaissent également les dystopies, elles qui sont comme "deux sœurs siamoises", selon les termes de Marc Atallah. "[...] Derrière chaque dystopie se cache une utopie, et derrière chaque utopie se dissimule une dystopie : l'un ne va pas sans l'autre, le monde idéal est autant parfaitement épanouissant que parfaitement aliénant." (Marc Atallah, Les dystopies du numérique, Chambéry : ActuSF, 2019, p. 20).

Le programme d'Infodoc 2021

Infodoc vous propose d'explorer ce thème à travers son programme d'animations 2021 "Utopies". Un thème riche et sensible, que l'on ne saurait épuiser, qui nous met face à des difficutés philosophiques et politiques, tout en interrogeant profondément notre relation intime au monde global : quelle responsabilité portons-nous, chacun·e·x et tou·te·x·s ensemble, envers le monde d'aujourd'hui, et celui de demain? Comment porter cette responsabilité? Que faire de notre pouvoir d'agir? Comment supporter nos impuissances?

Infodoc vous invite à participer à son programme et vous propose ci-dessous quelques références documentaires pour se frayer ensemble un chemin fragile dans un monde en train de se penser.