Le téléphone portable

25.3.2020
E-Dossier
En mars 2020, on compte 5,198 milliard d’abonnés mobiles uniques, ce qui signifie que 66,9% de la population mondiale possède un téléphone mobile. Mais quelle réalité se cache derrière la fabrication et l'utilisation de ces appareils ?

Le téléphone portable comme objet : cycle de vie

Les smartphones sont à l’origine de nombreuses catastrophes, sociales et environnementales, tout au long de leur cycle de vie.

Tout d’abord, les appareils contiennent de nombreux minerais : cuivre, cobalt, étain… La plupart de ces minerais proviennent des pays du Sud et sont extraits dans des conditions dramatiques, avec de graves conséquences sociales et environnementales. Le coltan, présent dans les batteries des téléphones, illustre bien cette problématique : en République Démocratique du Congo, il est extrait dans des conditions que les mineurs – y compris des enfants – paient parfois de leur vie et son trafic participe au financement de la guerre civile. L’or, quant à lui, requiert pour son extraction l’utilisation de nombreux produits toxiques qui polluent les sols et les cours d’eau, provoquant de graves atteintes à la santé des populations des localités avoisinantes.

Suite à leur extraction et à leur raffinage, les minerais sont vendus et transportés en Asie où les téléphones sont fabriqués. Là aussi, les conditions de travail peuvent être déplorables.

En fin de vie, c’est-à-dire lorsque l’appareil ne répond plus aux besoins ou simplement au désir de son propriétaire, on le jette. A nouveau, ce sont les pays du Sud qui sont concernés en priorité par les conséquences néfastes de l’accumulation des déchets électroniques.  

Il existe toutefois des tentatives pour produire des appareils dans des conditions plus respectueuses des droits humains et de l’environnement. L’entreprise néerlandaise Fairphone relève le défi, même si, de l'aveu même de ses responsables, la route vers la justice sociale et la durabilité est encore longue.

Le smartphone comme objet connecté

Ce n'est pas seulement en tant qu'objet fabriqué, puis détruit que le smartphone pose problème. Le fait qu'il soit un objet connecté le place également au centre de problématiques bien plus larges : économiques, géopolitiques, sociétales.

99% des liaisons intercontinentales (internet et téléphonie) passent par les câbles sous-marins. Les grandes entreprises nationales de télécommunication étaient jusqu'à il y a peu principalement responsables de ce secteur. Mais depuis quelques années, les grands groupes du web, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), se livrent une concurrence sans merci pour connecter le monde à Internet et à la téléphonie mobile et sont depuis 2019 désormais propriétaires de plus de 50% des infrastructures. Ces liaisons intercontinentales représentent un enjeu économique majeur, puisque d'une part c'est actuellement la manière la plus efficace d'augmenter encore les parts de marché et d'autre part, cela permet de contrôler les précieuses données, souvent comparées au "pétrole du XXIème siècle". Le fait que ces infrastructures ne puissent pas être mises en place ni maintenues par les Etats n'est pas anodin et donne à quelques multinationales une mainmise quasiment illimitée sur un secteur omniprésent et très peu réglementé pour le moment, malgré ses impacts importants sur les populations : accès à l'information, respect de la vie privée, santé.

Dans les pays déjà bien desservis, les développements technologiques rapides mettent sur le marché des objets connectés toujours plus nombreux, en plus des téléphones portables, et de plus en plus gourmands en bande passante (téléviseurs connectés aux services de streeming et de jeux en ligne, domotique, voitures autonomes, vidéosurveillance, etc). Afin de pouvoir les vendre, il s'agit aussi de pouvoir les intégrer dans la vie quotidienne d'un maximum de personnes. Pour cela, la bande passante actuelle ne suffit pas. Il faut donc :

  • renoncer à un principe essentiel du fonctionnement d'internet, la neutralité du net, et donc réserver la bande passante rapide aux services qui paient le plus cher, ce qui pose d'énormes questions en termes de liberté d'accès à l'information et de liberté d'expression;
  • et augmenter continuellement la capacité des infrastructures (4G, 5G, 6G, jusqu'à XG...), ce qui pose des questions importantes pour la population, en termes de santé publique et pour l'environnement, puisque personne ne peut dire avec certitude quels sont les impacts des ondes toujours plus denses sur la santé des personnes et sur la faune, les oiseaux et les abeilles notamment. Ces développements technologiques ultra-sensibles impliquent également d'immenses enjeux gépolitiques : accusé d'espionage, le géant chinois des télécoms Huawei s'est par exemple vu interdire le marché américain en 2019. 

Dans tous les contextes, le smartphone est un outil de contrôle très puissant : en permanence dans notre poche, équipé de systèmes de géolocalisation, sollicité pour la gestion de tous les aspects de notre vie quotidienne (professionnelle et personnelle), renfermant potentiellement toutes les informations ou tous les liens vers les informations qui nous concernent, il est notre double numérique. A ce titre, il est une mine d'or pour les services de renseignement et pour les acteurs commerciaux qui en exploitent toutes les possibilités légales, dans un cadre juridique qui varie énormément selon les pays. 

Le smartphone comme outil de travail et de développement

Malgré ce sombre tableau, il faut souligner que le smartphone peut constituer un réel outil de développement. Son utilisation renforce les capacités d’accès à l’information dans de nombreuses régions et contribue par conséquent au développement dans des domaines aussi divers que la santé, les finances, l’agriculture, l’éducation... Toutefois, même cette dimension plus positive est assombrie par certaines réalités économiques et politiques. D’abord parce qu’il reste un nombre important de personnes qui n’ont pas d’accès du tout au téléphone portable et/ou à internet, mais aussi parce que les grandes entreprises du web et de l’électronique profitent de la situation pour ouvrir de nouveau marchés et mettre en place ce que certaines voix décrivent comme une nouvelle forme de colonialisme numérique. De leur côté enfin, les régimes autoritaires s’appuient sur ces outils pour renforcer leur propagande et leurs outils de censure, ou encore répriment les mouvements sociaux en coupant tout accès à internet.