« Le débat sur l’inégalité est explosif »

SDG; CDE; Sabin Bieri; Agenda 2030
Sabin Bieri étudie les thématiques de l’inégalité, de la pauvreté et de la durabilité au Centre pour le développement et l‘environnement (CDE) de l’Université de Berne.
Article global
L'Agenda 2030 perçoit le monde dans sa globalité. Les pays riches et les pays pauvres partagent en conséquence, de façon égale, la responsabilité de l’avenir de la planète. Interview avec la chercheuse Sabin Bieri du CDE de l'Université de Berne.

global: Dans quelle mesure les actuels ratios sociaux des inégalités s’opposent-ils à un développement social et écologique durable de la planète ?

Sabin Bieri : L’analyse de l’inégalité prend en compte les rapports de force mondiaux, alors que la lutte contre la pauvreté reste possible sans ébranler ces derniers. Par rapports de force, j’entends les influences politiques tout à fait concrètes. L’inégalité croissante est préoccupante, car elle est aussi bien la cause que la conséquence de la détermination des rapports politiques par ceux qui occupent le sommet de la pyramide des richesses. Si nous entendons faire avancer l’Agenda 2030, une véritable participation est requise. Dans les conditions politiques actuelles, nous ne parviendrons pas à mettre en œuvre l’Agenda 2030.

 

 

Comment cette inégalité politique et économique transparaît-elle dans les institutions multilatérales majeures ?

La question n’est pas facile. Selon moi, c’est à l’échelon national qu’on lutte le mieux contre les inégalités. Ce problème se pose aussi dans l’optique de la mise en œuvre de l’Agenda 2030 : nous disposons d’un agenda planétaire, mais ses succès s’évalueront à l’aune des mesures prises au niveau des États nationaux ; ce sont avant tout les gouvernements nationaux qui assument cette responsabilité. Un examen plus minutieux des ratios nationaux des inégalités montre que la richesse s’est fortement déplacée vers les particuliers. Et cela vaut tant pour les pays dits en développement que pour les nations industrialisées. Les États ont toujours moins de ressources financières, d’où la perte de leur capacité d’action. Cette réalité est en contradiction avec le concept de l’Agenda 2030 qui engage avant tout les États et leurs gouvernements. Au cours des dernières décennies, des institutions multilatérales comme la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou le Fonds monétaire international (FMI) ont aussi pris une part active, politiquement parlant, à une telle évolution. Entre-temps, la Banque mondiale et le FMI se sont bel et bien engagés sur le plan rhétorique à lutter contre les inégalités sociales. Mais quand on observe l’activité concrète de la Banque mondiale par exemple, force est de constater qu’elle en reste au plan rhétorique.

Plus concrètement, qu’est-ce que la Banque mondiale fait faux ?

Elle dit certes qu’elle accorde désormais la priorité aux 40 % de la population mondiale la moins favorisée et à la lutte contre la pauvreté. Aussi a-t-elle déplacé ses statistiques de la pauvreté relative vers la pauvreté absolue. Mais l’approche systémique fait toujours défaut. Il faudrait donc considérer l’ensemble de la répartition mondiale des richesses. Il ne suffit pas de vouloir extirper 20 ou 40 % de la population mondiale la plus démunie de la pauvreté. On devrait en fait se poser la question de savoir comment répartir plus équitablement la richesse dans le monde. Des questions dérangeantes se posent, comme celle-ci : quelle concentration de richesse est acceptable pour nous, dans l’hémisphère nord ?

Quand on parle de la richesse du Nord, on doit toutefois être conscient que la relative égalité de la répartition des richesses dans l’Europe de l’après-guerre, donc entre 1950 et les années 1970, est une phase historique et géographique ayant valeur d’exception. Auparavant et par la suite, les inégalités ont toujours été plus marquées tant en Europe que dans le reste du monde - et le sont toujours.

Quel est le rôle du système fiscal mondial dans la redistribution du capital de l’État vers les particuliers ?

Le cas est clair s’agissant de la fiscalité : l’histoire récente montre une tendance claire en direction de l’abandon des systèmes fiscaux progressifs, lesquels imposaient plus fortement les grandes fortunes privées et les bénéfices des entreprises, pour des modèles bien moins « redistributifs ». Cette évolution a fortement restreint la capacité d’action des États. Elle a aussi créé davantage d’inégalité. Dans le débat sur l’inégalité, on fait la distinction entre « pre-distribution » et « re-distribution », donc entre la distribution et la redistribution. On conçoit aisément que la question fiscale entre dans la deuxième catégorie. C’est sans aucun doute un des instruments politiques les plus forts pour créer davantage d’égalité au sein des sociétés. À l’inverse, cet outil est des plus fragiles car tous les instruments de redistribution sont systématiquement exposés au risque d’une annulation consécutive à des décisions politiques. Les mesures de distribution, les « pre-distributional-measures » en anglais, sont à mon avis plus efficaces. Ces mesures veillent dès le départ à ce que la richesse créée soit répartie aussi équitablement que possible et à ce que des inégalités matérielles ne soient pas engendrées du tout.

À quoi pensez-vous concrètement ?

Par exemple au salaire minimum ou au plafonnement des hauts salaires. Le large accès à une formation de qualité et l’encouragement politique de représentations des travailleurs entrent aussi dans ce cadre. On s’aperçoit que de telles mesures sont plus stables que les mesures fiscales justement. Examinons un exemple à ce sujet, tiré du contexte américain : la ville de Seattle, aux États-Unis, ne prélève pas d’impôts sur les bénéfices des sociétés, mais impose uniquement la propriété foncière. Confrontée à un sérieux problème de sans-abris pour la prise en charge desquels des fonds publics font défaut, Seattle a dû introduire un impôt sur les sociétés. L’augmentation du nombre de sans-abris est aussi due à un boum économique qui a fait exploser les prix de l’immobilier. Or, Amazon a son siège principal à Seattle où elle emploie 15 000 personnes, une situation que tout maire appelle de ses vœux. Mais de nombreuses personnes ont été chassées des quartiers urbains parce qu’elles ne pouvaient plus payer les loyers élevés exigés. Amazon a fait de la résistance et menacé de s’en aller. La loi a désormais été acceptée, mais uniquement parce que les sociétés sont bien moins imposées que prévu. C’est un exemple actuel de cette mentalité du « gagnant qui emporte la mise » (the winner takes it all) qui s’est imposée depuis les années 1980. Le débat sur les inégalités est politiquement des plus sensibles. On a pu également le constater lors de la conception de l’Agenda 2030 dont l’objectif 10, consacré à la réduction des inégalités, n’a tenu qu’à un fil jusqu’au terme des négociations. Alors que l’objectif 8 sur la promotion d’une croissance économique soutenue, en partie diamétralement opposé à l’objectif 10, n’a en fait jamais donné lieu à contestation.

Dans vos recherches, vous vous penchez sur des processus de commercialisation dans l’agriculture en Bolivie, au Laos, au Rwanda et au Népal. Dans quelle mesure les petites paysannes de Bolivie sont-elles touchées par les rapports de force mondiaux ?

On achoppe déjà sur l’expression « petites paysannes » : il ne s’agit pas seulement des petites paysannes mais aussi, dans une large mesure, des travailleurs agricoles. Les premières possèdent du terrain, les seconds exercent un travail rémunéré dans l’agriculture. Nous analysons les facettes de la culture du quinoa en Bolivie. C’est un produit en vogue depuis quelques années, car il répond idéalement à l’évolution de nos habitudes alimentaires. Jusqu’en 2015 environ, son prix atteignait des niveaux vertigineux sur le marché mondial. Mais les prix se sont ensuite effondrés. Une vielle histoire se répète ici : de nombreuses agricultures de pays en développement se concentrent sur un produit destiné au marché mondial, ce qui accroît sensiblement la dépendance vis-à-vis du commerce d’un produit déterminé et des prix qu’il réalise. Si une agriculture est en revanche plus fortement orientée vers l’autosuffisance, la situation d’approvisionnement est plus stable pour la population. Les personnes qui possèdent du terrain dans les processus que nous explorons ici sont donc privilégiées. Les ouvriers agricoles sans terre sont les plus vulnérables.

Dans ce contexte, comment faire le lien avec la question de l’inégalité ?

Dans l’ensemble des pays que nous étudions, la question de l’inégalité se concentre résolument sur celle de la propriété foncière. Quiconque possède des terres est en principe dans une position de négociation toujours bien plus enviable. La question de savoir quel accès la population a à la terre, comment la propriété foncière est distribuée, joue un rôle capital. Les gens qui ont un peu de terre ne doivent pas travailler dans des conditions abominables, pour un salaire de misère, dans une plantation de café. Elles ont le choix entre autosuffisance ou travail rémunéré. Au Laos, sur le Plateau des Bolovens où nous nous intéressons à la culture du café, nous constatons qu’un hectare à un hectare et demi de terrain suffit pour mener une vie décente. Les personnes qui ont le choix ne prennent pas le chemin de l’usine, mais cultivent leur propre café et le vendent à des intermédiaires à plus ou moins bon prix. Les ouvriers d’usine en revanche travaillent en tant que saisonniers dans la transformation du café, car ils s’en sortent tout juste en plaine en travaillant dans les rizicultures. Pendant la période des récoltes, on voit donc pousser des quartiers de cabanes temporaires autour des usines. Les ouvriers qui y sont embauchés agissent toujours par nécessité : ils s’y rendent parce qu’il faut justement payer un enterrement, parce que les enfants iront bientôt à l’école ou parce que ces personnes ont tout simplement faim. Une réelle amélioration des bases d’existence ne réussit en pareil cas que si un membre de la famille émigre.

L’Agenda 2030 semble souffler l’esprit de l’économie sociale de marché. Sur la base de vos recherches dans les pays cités, diriez-vous que ce modèle pourra fonctionner dans un futur proche ?

Le modèle de l’économie de marché à caractère social dépend d’un très grand nombre de conditions préalables. Il a surtout besoin d’institutions fonctionnelles. Or, ces dernières n’existent pas dans de très nombreux pays - ou elles y sont fragiles. L’honnêteté me commande donc de répondre que propager ce modèle est difficile. La phase de l’économie sociale de marché qui a apporté une distribution relativement satisfaisante de la prospérité est déjà de l’histoire ancienne dans l’hémisphère nord aussi. En parallèle, nous continuons de suggérer dans la coopération au développement qu’elle serait le modèle auquel il faudrait aspirer. Ce qu’il faut, ce sont de nouveaux modèles de travail. Et les réflexions manquent cruellement sur ce thème, au Nord comme au Sud. Quelles formes de travail voulons-nous développer avec la numérisation et la sécurité décroissante des emplois ? Nous parlons également ici de risques économiques individuels très disparates : lorsque quelqu’un fonde une société chez nous, il existe des piliers systémiques solides, des assurances, le droit privé, etc., qui veillent à ce que personne ne mette sa vie en péril si sa société capote. Dans l’hémisphère sud, quand on devient indépendant et décide, au Laos par exemple, de ne plus planter que telle ou telle variété de café, ou telle ou telle variété de patate douce au Rwanda, on risque littéralement sa vie. C’est aussi une forme d’inégalité entre le Nord et le Sud.

Dans ces contextes, la sociologue Saskia Sassen ne parle plus du tout d’inégalité mais d’éviction – et elle se réfère à des développements dans des sociétés industrialisées. La personne qui est exclue du système n’a plus de structures susceptibles de la rattraper ou de l’épauler.

C’est donc l’exact contraire d’un des slogans de l’Agenda 2030, à savoir « ne laisser personne sur le carreau » (leave no one behind) …

Tout à fait. Naomi Klein parle de « sacrifice zones » dans le contexte écologique – des zones géographiques, écologiques ou sociales sacrifiées sur l’autel du capitalisme financier qui engloutit tout.

Que devons-nous faire ?

Le travail est très précieux et c’est un des mécanismes centraux permettant de veiller à davantage d’équité. Dans son livre « Give a man a fish », l’anthropologue James Ferguson plaide pour ne plus penser dans les catégories usuelles du marché du travail régulant les rapports de travail, car celui-ci n’existe pas (ou plus) en général au sens classique, ou n’a jamais existé. Il s’agit là aussi de modèles de revenu de base. Il faudrait de ce fait également cesser d’imposer les revenus du travail pour centrer plutôt le système d’imposition sur le capital, les données et l’énergie. Les institutions multinationales reviennent sur le devant de la scène avec l’impôt sur le capital, même si dans l’intervalle nous pouvons nous retourner sur une histoire de 45 ans d’échec d’efforts politiques visant à introduire une taxe sur les transactions financières comme la taxe Tobin. Si nous voulons véritablement lutter contre l’inégalité, nous devrons absolument nous poser sérieusement les questions systémiques. Mais pour ce faire, la volonté politique est bien évidemment requise.