« Les inégalités sont enracinées dans le système »

En 2009, Stefano Zamagni (à droite) et plusieurs cardinaux présentent l'encyclique papale « Caritas in Veritate » : elle appelle les milieux économiques à prendre les besoins des plus pauvres en compte.
21.6.2021
Article global
Stefano Zamagni, professeur d'économie italien et président de l'Académie pontificale des sciences sociales, explique dans une interview pourquoi un nouveau départ avec l'économie civile ne peut plus être reporté.

Global : Professeur Zamagni, en juillet de l’année passée déjà, le Sustainable development outlook 2020  prévoyait que jusqu’à 100 millions de personnes tomberaient dans la pauvreté et, selon le rapport d’Oxfam (Oxford Committee for Famine Relief), en même temps en 2020 les inégalités ont augmenté dans tous les pays du monde. La faute au Covid-19, “le virus des inégalités” ?

Stefano Zamagni : La pandémie a augmenté les inégalités, mais elle n’en est pas la cause. Les inégalités d’aujourd’hui sont structurelles, c’est-à-dire enracinées dans le système. Elles ne sont pas dues au mauvais comportement des individus et des groupes sociaux, elles dépendent de la façon dont sont écrites les règles qui gouvernent les institutions économiques, financières et politiques. Ces règles sont restées à l’année 1944, lorsque les principaux pays industrialisés du monde occidental se sont réunis à Bretton Woods : dès les années 1970 nous avons vu les effets pervers de ces règles – les paradis fiscaux - et après d’autres. La brevetabilité de biens, qui ne sont pas privés mais des biens communs, n’a même pas été affrontée ; les conséquences désastreuses sont plus évidentes que jamais aujourd’hui dans la Pandémie. Les règles du jeu font qu’une entreprise se sent autorisée à polluer et à déboiser les forêts tropicales pour faire du profit.

Vue l’augmentation de la distance qui sépare les riches des nouveaux pauvres multidimensionnels dont, comme vous l’écrivez dans votre livre “Disuguali” (2020), les deux tiers vivent dans des pays considérés comme non pauvres, il faut un changement de paradigme. L’assemblée internationale « The Economy of Francesco », tenue à Assisi du 19 au 21 novembre, avec des jeunes du monde entier, nous l’a aussi rappelé.

Exactement. Tout d’abord, laissez-moi réitérer que les termes « pauvreté » et « inégalité » ne sont pas synonymes. Être égaux ne veut pas dire mener la même vie que les autres, mais pouvoir décider combien ne pas être égaux aux autres. Si nous voulons atteindre la réalisation de l’égalité, en permettant à tout le monde de réaliser sa diversité, il faut absolument abandonner le paradigme économique actuel, qui part du postulat homo homini lupus (l’homme est un loup pour l’homme). Il nous dit comment augmenter la richesse mais pas comment la redistribuer, donc incapable de résoudre les gros problèmes et les nœuds de nos sociétés. Ceci peut être fait, cependant, en adoptant la pensée économique de l’économie civile théorisée déjà dans la deuxième moitié du 18ème siècle à Naples. Son principe, écrit par Antonio Genovesi, le premier à occuper une chaire d’économie civile, est homo homini natura amicus, c’est-à-dire que chaque homme est par nature ami de l’autre homme. Si je pars de l’idée que les autres sont potentiellement des amis, je vais façonner mes relations (même économiques) de façon différente, sans maximiser le bien total, mais en visant le bien commun.

Où en sommes-nous en ce qui concerne la réception de ce modèle économique dans la société civile et l’entreprenariat ?

Je crois qu’on peut être modérément optimiste. Tout d’abord parce que, paradoxalement, les premiers à en comprendre l’importance sont précisément les entrepreneurs qui, de plus en plus, sont affectés négativement par le système actuel pervers de l’économie de marché. Pensons à ces mois où la pandémie a enrichi énormément des géants comme Google et Amazon. Ces entreprises, aussi en raison de la spécificité du secteur où elles opèrent, ont augmenté leurs profits de centaines de milliards. Pour d’autres entrepreneurs, en revanche, les restrictions économiques dues au coronavirus ont entraîné des pertes énormes. Il s’agit d’un système qui enrichit ou appauvrit les uns ou les autres : le fait est en train de devenir clair et inacceptable même au monde des entreprises.

Comme vous l’avez rappelé, aussi bien le paradigme de l’économie politique que celui de l’économie civile sont nés en Europe : est-ce que ce dernier peut marcher aussi dans d’autres contextes géographiques, comme l’Amérique du Sud et d’autres pays pauvres du monde ?

Bien sûr. L’économie civile est basée sur des présupposés anthropologiques et sur des principes d’organisation de l’activité économique qui sont présents et appréciés aussi dans le Sud du monde. En Afrique il y a un mot, « Ubuntu », qui n’a pas de traduction dans les langues européennes et fait référence à la capacité d’exprimer solidarité réciproque envers l’autre. Cette réciprocité est centrale dans le paradigme de l’économie civile, qui est en train de devenir petit à petit même un objet de recherches académiques en Amérique latine. Les choses sont en train de bouger, nous pouvons le dire. Même s’il faudra du temps pour se débarrasser de l’héritage du colonialisme culturel des pays occidentaux, colonialisme qui a imposé, aussi bien dans la pratique que dans le monde de la recherche, le paradigme de l’homo oeconomicus à des cultures auxquelles la maximisation du self interest profit est un concept étranger !

L’économie civile – un nouveau départ

La situation économique difficile débutée en 2008 s’est aggravée avec la pandémie de Covid–19 a souligné l’urgence de repenser un nouveau modèle de développement plus inclusif, dirigé vers le bien commun et attentif au bonheur des gens. D’où l’importance d’une économie civile qui assure le « bien vivre social » et qui, comme souligné par l’économiste Luigino Bruni, cofondateur de la SEC (Ecole d’Economie Civile), permette précisément à l’activité économique de se réapproprier « une dimension typique de l’humain ». L’Etat, le marché et la société civile doivent être sollicités pour qu’ils mettent des concepts tels que la réciprocité et le respect de l’être humain au centre des recommandations en matière financière et commerciale, mais aussi dans le marché du travail, la politique sociale, la technologie et les institutions politiques. Ceci signifie mettre au centre de chaque choix lié au cycle productif les conséquences sur les travailleurs/euses et l’environnement, la rémunération et l’exploitation du territoire.

Les principes de l’Economie civile sont aussi au cœur de l’Agenda 2030, adoptée en 2015 lors de l’Assemblée générale de l’ONU. Composée par 17 Objectifs de développement durable, elle souligne l’urgence de changer de direction en exigeant un engagement commun plus marqué en faveur de la santé, l’éducation, le travail, l’environnement et le bien-être collectif. Cet appel s’adresse à tous : aux Gouvernements, aux organismes publics et aux organisations privées. Aussi à toute personne invitée à participer à la transition en cours, où la durabilité et les égalités sont des facteurs centraux du développement de la Planète.