Être juste – un impératif moral

Klimagerechtigkeit
Un quartier de Katmandou, au Népal, qui a été inondé par la forte mousson de cet été.
Article global
Enfin la notion de justice climatique fait florès. Le principe sous-jacent a été formulé déjà en 1992 et confirmé à plusieurs reprises. Mais jamais mis en oeuvre par les pays riches.

La justice climatique était sur toutes les lèvres lors des grèves pour le climat « Fridays for Future » et de la manifestation nationale « Climat de changement » du 28 septembre. Dans le contexte de ce mouvement de la jeunesse, la justice climatique interpelle aussi l’ancienne génération : vous nous laissez un monde au bord du gouffre, vous avez créé un problème que nous devons résoudre. C'est injuste.

Mais la justice climatique signifie bien davantage : c’est une approche éthique et politique du changement climatique d'origine anthropique, placée dans un contexte historique et géographique ; certains en tirent profit, d'autres passent à la caisse. Il est donc inacceptable de considérer les conséquences dramatiques du réchauffement climatique comme un problème environnemental purement technique. Ce serait une autre injustice.

En tant que notion, la justice climatique englobe donc également les questions de répartition et d’égalité à l’échelle de la planète. Le terme n'est pas nouveau : Alliance Sud explore depuis des années les questions de développement et de justice au carrefour des tensions engendrées par le changement climatique mondial, et propose des solutions pratiques pour faire face à une crise climatique toujours plus marquée.

Le terme de justice climatique a été utilisé pour la première fois lors de l'élaboration de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) en 1992, lorsque la réduction des émissions de gaz à effet de serre a fait l’objet de premières négociations. Il a été marqué par des considérations liées aux droits de l'homme et à l’égalité, ainsi que par la revendication selon laquelle chaque habitant de la terre a fondamentalement droit au même « budget d'émissions » limité. Étant donné qu’au XXe siècle, les riches pays occidentaux avaient construit leur prospérité en brûlant des combustibles fossiles bon marché, il est a priori injuste de refuser aux « pays en développement suivants » d’en faire de même. Le Protocole de Kyoto de 1997 avait ainsi obligé les « pays déjà développés » à réduire leurs émissions ; les pays en développement devaient être dans un premier temps autorisés à continuer à utiliser des énergies fossiles.

Comme le changement climatique a progressé plus vite que prévu depuis lors, la revendication d’une égalité de traitement à l’échelle mondiale doit être interprétée a posteriori non plus comme un droit mais comme un devoir : chacun doit faire le même effort pour réduire son empreinte climatique. Cela signifie que les nombreux habitants de la planète qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre, comme nous Suisses, doivent contribuer bien davantage à la réduction mondiale des gaz à effet de serre d’origine anthropique que les populations du Sud, qui, par habitant, en émettent bien moins. Ce point de vue était déjà inscrit en tant que principe dans la Convention-cadre de 1992, plus précisément dans l'approche dite des responsabilités communes mais différenciées. Cela signifie en clair que si la communauté mondiale veut éliminer rapidement les émissions de gaz à effet de serre, les pays industrialisés riches – et, de plus en plus, les économies émergentes également - doivent non seulement réduire leur propre empreinte CO2 beaucoup trop forte, mais également aider les pays en développement à prospérer sans émettre de gaz à effet de serre si possible.

Toutefois, en tant que concept normatif, la justice climatique doit être appréhendée plus largement aujourd'hui pour dépasser la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre : il y va en réalité de l’inégale répartition des causes et des effets du changement climatique mondial. La crise climatique actuelle se manifeste de manière très différente selon les régions du monde. Et les moyens d'enrayer le changement climatique ou de s'armer contre ses impacts sont répartis de manière très disparate.

Pour dire les choses simplement, la justice climatique culmine dans l'impératif suivant : que chaque être humain, chaque pays et chaque entreprise assume sa responsabilité climatique et participe à la solution commune du problème climatique global de manière responsable, en fonction des moyens et des possibilités respectifs.

Responsabilité climatique et conformité au principe de causalité

Quiconque en Suisse prend la responsabilité climatique au sérieux sait que notre empreinte climatique s’étend aux émissions dues à la consommation de marchandises importées et aux vols internationaux hors des frontières nationales. Dans le cas de la Suisse, ces émissions par habitant sont presque le double de l'empreinte domestique. Dans ce contexte, la justice climatique signifie assumer la responsabilité de toutes les émissions liées à notre propre mode de vie. Les émissions liées aux placements et aux investissements de la place financière suisse ne sont pas prises en compte. Or on sait qu’elles sont un multiple des autres émissions. D’où cette question sensible : qui en assume la responsabilité (climatique) ?

Dans l’esprit de la conformité au principe de causalité, il y a lieu d'assumer la responsabilité des conséquences de ses propres émissions sur des tiers : si précisément les plus pauvres de la planète, qui ont eux-mêmes le moins contribué au changement climatique, sont le plus durement touchés par ses conséquences, ceux qui en sont les principaux responsables doivent mettre la main à la poche. La justice climatique signifie aussi contribuer aux coûts du changement climatique causé par notre comportement de consommation.

Le nœud du problème : le financement international du climat

La justice climatique mondiale signifie donc assumer et prendre au sérieux sa propre responsabilité climatique. Dans l’Accord de Paris sur le climat, cela se traduit clairement par l'engagement des pays industrialisés à fournir conjointement 100 milliards de dollars par an pour des mesures de protection et d'adaptation climatiques dans les pays en développement. Mais pas au détriment de la coopération au développement, comme le font la plupart des pays riches, la Suisse y compris.

Soutenir les populations les plus pauvres et les plus vulnérables du Sud dans la lutte contre le changement climatique n’équivaut pas, en effet, à lutter contre la pauvreté. La réduction des gaz à effet de serre (atténuation) et la protection contre les effets du changement climatique qui s’accélère (adaptation) peuvent compléter la coopération au développement, mais ne pourront jamais la remplacer. Il est donc cynique de la part de la Suisse et d'autres pays de vouloir vendre deux fois le même franc aux pays en développement, une fois comme aide publique au développement et une fois comme financement climatique.

L’exigence d’Alliance Sud

Le papier de position d'Alliance Sud « Justice climatique et financement climatique international dans une perspective de développement » explore la relation entre le climat et les tâches de développement et propose des solutions concrètes pour mobiliser 1 milliard de francs par an en plus de la coopération au développement afin de soutenir les mesures climatiques dans les pays en développement en conformité avec le principe de causalité. Pour ce faire, la nouvelle loi sur le CO2 doit introduire une taxe sur les billets d'avion à affectation (partiellement) obligatoire, augmenter la taxe actuelle sur le CO2 sur les combustibles et l'étendre aux carburants.