Une arme à double tranchant pour les pays pauvres

Production d'habits à Pnom Penh, Cambodge, pour les commerces vestimentaires GAP en Europe et en Amérique du Nord.
5.12.2013
Article global
Aujourd’hui, aucun produit n’est fabriqué dans un seul pays. Ses composantes proviennent de partout. Une étude cofinancée par Alliance Sud montre comment aider les pays les moins avancés à s’insérer dans ces chaînes globales de production.

« Made in the world ». C’est par ce slogan que Pascal Lamy, l’ex-directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a attiré l’attention sur le fait que les composantes de la plupart des produits sont désormais fabriquées dans des pays différents. Comme les biens manufacturés franchissent les frontières un nombre incalculable de fois, les étiquettes « made in China » ou « made in Bangladesh » sont trompeuses : elles ne désignent plus que le dernier stade de fabrication – souvent l’assemblage. Au point que les intrants intermédiaires représentent plus de deux tiers des échanges de marchandises et 70 pour cent des échanges de services à l’échelle mondiale. Quelle que soit notre opinion sur ces chaînes de valeur mondiales (CVG), qui contribuent fortement au réchauffement de la planète, elles sont devenues inéluctables. La question reste cependant entière de savoir comment aider les pays pauvres à s’y insérer et à progresser vers des activités à plus forte valeur ajoutée.

PMA globalement perdants

Une étude mandatée par le Centre international pour le commerce et le développement durable (ICTSD), Alliance Sud et l’Overseas Development Institute1 s’est penchée sur cette problématique. En commençant par la question fondamentale : ces CVG sont-elles bonnes ou mauvaises pour le développement des pays les moins avancés (PMA) ? La réponse est loin d’être univoque : pour certains auteurs, la fragmentation de la production a poussé les PMA tout en bas des chaînes globales de production, où ils sont relégués aux tâches les plus simples et le moins bien rémunérées. Le haut de l’échelle, où se concentrent les activités de marketing et de commercialisation, est dominé par les multinationales et les investisseurs, en raison de la relation hiérarchique existant à l’intérieur de ces chaînes. Pour d’autres auteurs, au contraire, la fragmentation de la production crée de nouvelles opportunités pour les PMA, car elle leur permet de s’insérer dans des secteurs d’exportation modernes. Cela, en se spécialisant dans un nombre limité de tâches, sans devoir maîtriser les processus de production de A à Z.

Au bout du compte, cependant, les PMA sont surtout perdants : leur production reste concentrée dans des secteurs à faible valeur ajoutée ; les produits de base dans lesquels ils se spécialisent sont achetés par un petit nombre d’acteurs, ce qui affaiblit leur pouvoir dans les chaînes de production ; leur capacité à répondre à de grandes demandes est limitée ; ils n’ont pas les bases logistiques pour attirer les investisseurs, ni la capacité de négocier des règles commerciales internationales à leur avantage ; finalement, le commerce et l’aide au développement sont souvent liés aux mêmes bailleurs, ce qui risque de pérenniser des relations commerciales inégales.

Fleurs coupées et textiles

Cela dit, certains exemples montrent toutefois que les PMA peuvent sortir gagnants de ces processus. En Ethiopie, à partir de la moitié des années 1990, la production de fleurs coupées a été entièrement mise sur pied par les investisseurs et la coopération internationale des Pays-Bas. Bien qu’entièrement dépendante d’un seul acteur, elle a fait de l’Ethiopie le deuxième exportateur non européen sur le marché de l’Union européenne, après le Kenya. Les bailleurs et le gouvernement ont surtout aidé à créer les capacités de production par la formation et favorisé l’adhésion à des normes de qualité.

En matière de textiles, au Cambodge, les agences multilatérales ont concentré leurs efforts sur le respect des normes fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT). En visant ce secteur de niche, le pays a réussi à garder sa place dans les chaînes mondialisées de production, malgré la concurrence d’autres pays asiatiques. Cela n’a cependant pas suffi à lui permettre de passer à des activités à plus forte valeur ajoutée. Trop dépendant des investisseurs étrangers – essentiellement asiatiques – et manquant de relais locaux, le Cambodge reste coincé dans des chaînes très hiérarchiques et largement dominées par les acheteurs, où il est relégué à des activités de coupe et de couture.

Il en va autrement au Lesotho, où la différence est nette entre les investisseurs asiatiques (surtout taïwanais) et sud-africains. Les deux s’y sont installés pour bénéficier de l’accès préférentiel au marché américain, mais leur profil est différent. A l’inverse des Asiatiques, les Sud-Africains possèdent habituellement des usines uniquement au Lesotho. En plus des tâches habituelles de coupe et de couture, ils y installent aussi des activités de gestion à forte valeur ajoutée, pour échapper aux coûts plus élevés et à une législation sur le travail plus rigide en Afrique du Sud. Comme ils n’investissent pas dans plusieurs pays, ils ne peuvent pas délocaliser la production au premier durcissement de la législation au Lesotho. Tant que ce dernier ne diversifiera pas sa production, il restera très vulnérable à la concurrence de pays comme la Chine, le Vietnam, le Cambodge et le Bangladesh.

Améliorer les conditions-cadres

Le tourisme est un autre secteur d’excellence pour les PMA. En Tanzanie, environ 40 pour cent du paquet touristique vendu en Europe (y compris les vols) revient à l’économie locale pour le circuit du mont Kilimandjaro et 55 pour cent pour un safari dans le Nord. « Certes, on peut objecter que le pays ne gagne que la moitié de ce qui est vendu en Europe, mais en comparaison avec d’autres produits, comme le café, c’est substantiel : chaque dollar dépensé pour un package tour en Tanzanie génère trois fois plus de bénéfices pour le pays qu’un dollar dépensé pour un sac de café en Europe », font remarquer les auteurs de l’étude

On le voit. Les chaînes de production mondialisées présentent un potentiel de développement pour les PMA. Pour qu’ils puissent en profiter, plusieurs mesures cependant sont nécessaires : améliorer les capacités de production par le savoir-faire et le transfert de technologie, renforcer la logistique et le transport, faciliter et harmoniser les procédures douanières. Dans tous ces domaines, l’aide technique et financière des pays industrialisés est requise.

 

1Jodie Keane and Sheila Page, Global Value Chains and Aid for Trade in the Least Developed Countries, juillet 2013, 60 p.