La Suisse au cœur de la financiarisation des ODD ?

Étudiantes sur le campus du collège SOS Hermann Gmeiner International à Tema, Ghana.
Article global
D’après l’ONU, il manque près de 2 500 milliards de dollars par an pour atteindre les ODD. Selon le consensus politique actuel, la mobilisation de ces fonds dépend de l’implication du secteur privé. La place financière suisse se positionne.

En octobre dernier, des représentants de haut rang du secteur financier suisse, des gestionnaires de caisses de pension et de fortune, des multinationales domiciliées en Suisse et des représentants du gouvernement suisse et de l'ONU se sont réunis pendant une semaine à Genève. Cette rencontre, intitulée Building Bridges , a été organisée par certains acteurs souhaitant positionner la place financière suisse comme plaque tournante de la finance durable (sustainable finance).

Nul ne conteste que le monde n'est pas sur la bonne voie pour réaliser les 17 objectifs de développement durable allant de l'éradication de la pauvreté mondiale à la lutte contre l’érosion de la biodiversité planétaire, en passant par la réduction des inégalités ; et chacun admet que des milliards de dollars supplémentaires sont urgemment nécessaires pour remplir les objectifs de l'Agenda 2030. Que les banques, les caisses de pension et les gestionnaires de fortune basés en Suisse administrent des sommes colossales et exercent une énorme influence sur les flux financiers mondiaux à travers leurs investissements ne fait pas l’ombre d’un doute non plus. La question qui se pose est celle-ci : ces flux financiers ne devraient-ils pas être gérés de manière à contribuer à l’obtention des objectifs du développement durable (ODD) ? Ce qui semble théoriquement logique et judicieux s’avère cependant extrêmement complexe sur le plan de la mise en œuvre pratique. Constat et question souvent entendus durant la semaine Building Bridges : « Nous gérons d'énormes capitaux et sommes intéressés à investir dans la réalisation des ODD. Mais où sont les projets bancables ? » Après tout, le secteur financier continue de préférer les projets peu risqués et (potentiellement très) rentables.

Il est de fait que la demande de véhicules financiers durables qui combinent profit et impact social et/ou environnemental positif a fortement augmenté. Ce nouveau type d'instrument financier doit cependant faire l'objet d'un examen critique. Philip Krueger, professeur au Finance Research Institute de Genève, a souligné que le risque de greenwashing (écoblanchiment) ou de rainbow-washing était énorme, car tout le monde ou presque professe aujourd'hui un engagement pour la durabilité. Il a souligné qu'il n'existait toutefois aucune norme mondialement reconnue définissant ce qu'est un investissement durable. Même si l’UBS et le CS clament haut et fort la durabilité de leurs entreprises, leurs actions démontrent actuellement le contraire : entre 2016 et 2018, l'UBS a investi près de 26 milliards de dollars dans des entreprises de négoce de pétrole, de gaz et de charbon, et le Crédit Suisse a notamment accordé des prêts et obligations à hauteur de 845 millions de dollars à des entreprises profitant directement de la déforestation et des incendies dans la région amazonienne.

La réduction de la pauvreté, des inégalités et de la destruction des ressources naturelles dans l’esprit des ODD réclame d’accorder une attention particulière aux couches les plus pauvres de la population (« ne laisser personne pour compte ») et aux conditions de production et de consommation durables. Ce qu'il faut, ce sont des sociétés civiles fortes, des systèmes d'éducation et de santé efficaces, accessibles à tous, des emplois décents, durables et correctement rémunérés, et des modes de production et de consommation respectant le climat et l'environnement. Tout cela exige une économie mondiale (ré-)orientée vers le bien commun et le long terme, ce qui n'est guère compatible avec les concepts actuels de liquidités et de profits à court terme dans le secteur financier. À Genève, Sergio Ermotti, directeur général d'UBS, s'est exprimé en termes clairs ; les rendements financiers restent le principal critère de décision des investissements et l’UBS critique les stratégies de désinvestissement (tel l'abandon progressif des centrales à charbon). Daniela Stoffel, secrétaire d'État aux questions financières internationales, a expliqué que la Suisse n’exigera pas des banques qu’elles s’engagent en faveur d'une plus grande durabilité par le biais de la réglementation, mais qu’elle continuera de s'appuyer sur la propre expertise de ces dernières et sur un dialogue étroit.

Les banques, des agents d’aide au développement ?

Bien que très peu d'acteurs privés disposent d'un savoir-faire social ou écologique suffisant, la finance suisse tente de se positionner comme un acteur efficace de l'aide au développement. Elle entend être soutenue par le gouvernement helvétique qui doit rendre le contexte aussi favorable que possible aux entreprises et minimiser les risques pour les investisseurs en développant les instruments financiers mixtes (blended finance) dans la coopération au développement. Une lettre ouverte de six pages adressée par 50 représentants du secteur privé et financier suisse au Conseil fédéral, au Parlement et à l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) en atteste.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Dans les pays en développement, les infrastructures, l’énergie, les transports et l’agriculture, mais aussi des services publics cruciaux comme certains secteurs de la santé ou de l'éducation, sont de plus en plus souvent fournis par des entreprises à but lucratif et négociés sur les marchés financiers internationaux sous la forme de produits financiers complexes. Les pays concernés sont ainsi toujours plus intégrés dans des marchés financiers mondialisés sur lesquels ils n'ont aucun contrôle. La financiarisation du développement progresse. Une telle réalité va fondamentalement à l'encontre du principe de ne laisser personne sur le carreau enraciné dans les ODD car les plus pauvres ne peuvent précisément pas payer l'accès à l'éducation et à la santé ; l'accès public pour tous, quant à lui, n'est pas rentable pour les entreprises et les investisseurs.

Des voix critiques se sont également fait entendre lors du sommet genevois, comme celle de Peter Bakker, directeur général du Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (World Business Council for Sustainable Development) : « L’orientation dominante vers le profit doit céder la place à une quête de sens si nous voulons mettre fin au changement climatique, à la destruction de la biodiversité et aux inégalités croissantes. Pour que cela se produise, il faut que la durabilité réelle soit placée au cœur de la finance ». Afin de parvenir à un changement de paradigme aussi radical, des critères clairs et universellement acceptés sont toutefois nécessaires pour évaluer les répercussions sociales et environnementales des activités des entreprises et de leurs pratiques fiscales. Une toute nouvelle forme de transparence doit exiger des banques, fonds de pension, réassureurs et autres gestionnaires d'actifs de divulguer les critères selon lesquels ils agissent et l'impact social et environnemental de leurs investissements. La question qui se pose en fin de compte est la suivante : les entreprises et les banques (et autres investisseurs) sont-ils prêts à placer la durabilité au-dessus du profit et notamment à réduire les inégalités existantes en payant des impôts plus élevés (par le biais de taxes sur les transactions financières par exemple), fournissant ainsi l'argent nécessaire pour l’obtention des ODD ? Il est également crucial de savoir si le secteur financier sera capable de s’engager de lui-même sur cette voie ou s'il y a besoin de directives et de réglementations étatiques.

À l’issue de la semaine mondiale de la finance durable, des questions clés demeurent sans réponse : la place financière suisse se préoccupe-t-elle vraiment du financement des ODD et du nécessaire changement de paradigme qu’il implique ? Ou n'essaie-t-elle pas plutôt de jeter son propre pont vers l'avenir en voulant s’ouvrir de nouveaux marchés et de nouvelles sources de profit dans les pays pauvres ?

Qu’entend-on par financiarisation ?

Selon le lexique bancaire allemand Gabler, la financiarisation (financialisation en anglais) est la tendance réelle ou perçue d'un système (capitaliste) vers une importance ou une domination croissante du secteur financier sur les autres secteurs de ce système.

La financiarisation résulte de la tendance des systèmes capitalistes à convertir tous les biens, marchandises, services ou autres actifs négociables en instruments financiers, ou dérivés d'instruments financiers, dans le but de faciliter leurs opérations rentables.