L'aide au développement : un grand malentendu

Elísio Macamo
Article global
L'auteur invité Elísio Macamo critique la manière dont on envisage actuellement le développement en Europe. Des institutions fortes ne sont pas la cause mais le résultat du développement, les processus historiques doivent être conçus comme ouverts.

Il y a dans l'aide au développement quelque chose qui me fait penser qu'elle pourrait être un malentendu. C'est l'idée selon laquelle l'aide au développement concernerait effectivement le développement de l'Afrique. Je ne le crois pas, quoiqu'en disent les experts du développement et les praticiens.

Dans le contexte dans lequel l'aide au développement est apparue, tous les intéressés ont beaucoup investi dans l'idée que certains pays avaient à rattraper. Certains appelaient cela la modernisation, d'autres l'industrialisation. Jusqu'à présent, l'idée que l'on se fait d'un développement de rattrapage insinue que les pays en retard de développement pourraient rattraper le monde développé.

Lorsqu'une guerre civile éclate en Afrique, ou qu'un drame de réfugiés se dessine, c'est l'heure des soi-disant experts, qui déplorent les défauts de l'aide au développement. Ils déclarent haut et fort douter que l'aide au développement ait un sens, ils cherchent et trouvent les fautifs dans les institutions de développement ou bien rendent les Africains responsables de leur misère, de préférence les deux choses à la fois. Le pire est qu'ils ne font ainsi que préparer le terrain pour la prochaine idée grandiose qui devrait libérer l'Afrique de ses problèmes: autrefois, c'était le soutien budgétaire direct, puis les objectifs du millénaire et enfin ceux du développement durable et maintenant, pour changer – une relique du passé – encore une fois le planning familial. L'imagination de la présomption institutionnalisée, pour citer le politologue berlinois Philipp Lepenies, fait courir l'Afrique à sa perte.

Les problèmes de l'idée actuelle de développement sont multiples et n'ont rien de nouveau. Premièrement, ils donnent lieu à des attentes déraisonnables fondées sur l'idée extrêmement problématique selon laquelle il suffirait de faire la chose correcte pour obtenir les résultats escomptés. Malheureusement, ce n'est pas comme cela que le monde fonctionne. Le monde n'est pas juste. Il ne récompense pas toujours un bon comportement. Il n'y a peut-être pas beaucoup d'exemples de pays qui aient agi correctement et échoué mais il est tout aussi vrai qu'il ne suffit pas de bien faire pour réussir. Le fait est que la plupart des histoires de succès en Afrique, des cas tels que le Botswana, l'Île Maurice et les Îles du Cap Vert et, tout récemment, le Ruanda et l'Ethiopie, n'ont été des histoires de succès qu'après coup. Du fait qu'ils ont – pour l'instant – réussi, on part de l'hypothèse qu'ils auraient agi correctement. Dans le meilleur des cas, une erreur de raisonnement évidente.

Secondement, l'idée à la base de l'aide au développement et à la politique de développement part de l'hypothèse controversée sur la manière dont les pays développés se seraient effectivement développés. Cela aboutit souvent à une série de recettes en nette contradiction avec les constatations empiriques. On entend souvent dire combien il importe d'assurer des institutions fortes, une bonne gouvernance, une lutte efficace contre la corruption, de même que l'engagement au sens de la démocratie et des droits humains. Ce seraient là les facteurs fondamentaux qu'il faudrait pour développer  un pays.

Violations massives des droits humains

Mais voilà: les faits historiques racontent une autre histoire. En Europe par exemple, des institutions fortes, des stratégies anticorruption efficaces et une bonne gouvernance sont en général le résultat et non la cause du développement. Le respect des droits humains et l'introduction de la démocratie pourraient compter parmi les recettes de succès, si l'on passe sous silence les attaques massives à la dignité des peuples colonisés. Les démocraties européennes ont prospéré par une violation massive du droit à la représentation politique et à la dignité humaine des peuples soumis. Malheureusement, l'Afrique ne peut pas apprendre de l'Europe la manière de se développer. Elle peut tout au plus apprendre à gérer une avance une fois qu'on est développé.

Et troisièmement, l'idée du développement persiste à commettre une grave erreur en ignorant la nature ouverte des processus historiques. La téléologie semble être un trait caractéristique central de la pensée européenne. Elle se fonde sur l'hypothèse profondément enracinée que l'histoire aura une fin, liée à l'avènement du Messie, au début d'une nouvelle ère ou à la satisfaction de tous les besoins humains de façon multiple et variée. Ceux qui pensaient de la sorte et avaient l'occasion et le pouvoir de mettre cette pensée en œuvre, on conduit le monde vers les horreurs de l'holocauste ou du goulag. La vérité est bien plutôt que l'action historique est ouverte. Toute nouvelle situation ouvre de nouvelles possibilités d'agir. Nous n'avons pas encore découvert l'algorithme qui nous permettrait de diriger la créativité et l'énergie humaines de manière que ces actes concordent avec ce que nous considérons comme étant le cours correcte de l'histoire. Ceci est d'une importance directe pour la politique du développement. Car la plupart des maux dont on accuse les déficits africains d'être responsables sont en réalité des réponses africaines aux chances qui s'ouvrent par des mesures de développement. La corruption par exemple n'existerait pas s'il n'y avait pas d'argent à distribuer. Tant le succès que l'échec des mesures de développement créent de nouvelles situations et ainsi de nouvelles possibilités d'action humaine – en bien comme en mal.

Méfiez-vous des malentendus

Ce ne sont là que trois problèmes de la manière d'envisager le développement. Afin de parer à tout malentendu: rien de tout cela ne veut dire que l'aide au développement et la politique de développement auraient totalement échoué. Ce serait une conclusion beaucoup trop simpliste. Le fait est que l'aide au développement a généralement été un facteur positif en Afrique, qui a entretenu l'espérance des gens pour une vie meilleure et aidé les pays à s'y retrouver dans un monde qui n'avait pas été construit pour eux. Les personnes qui travaillent dans des situations de développement sont réellement engagées dans leur travail et font de leur mieux afin  d'arriver aux objectifs de leurs institutions. Le problème est que l'on s'attend à ce que leurs institutions développement l'Afrique par leur travail. Cela ne se fait peut-être pas de la manière escomptée, malgré toutes leurs bonnes intentions. Et cela non parce que les Africains ne voulaient pas se développer mais plutôt parce que nous sommes essentiellement impuissants devant les forces de l'histoire. Au lieu d'insister sur une attente dénuée de sens, nous devrions changer d'opinion sur ce que nous pouvons effectivement atteindre par l'aide au développement et la concevoir différemment. Les idées susceptibles de diriger notre pensée ne manquent pas.

Une idée déterminante ancrée dans les principes libéraux de notre politique actuelle est celle de l'égalité des chances. Nous devrions considérer la politique de développement comme  une obligation de créer les conditions nécessaires afin que les défavorisés de l'histoire aient la possibilité de dompter un monde dont les structures sont dirigées contre eux. On n'aime guère l'entendre mais dans un monde interconnecté, la richesse des uns est liée à la pauvreté des autres. Mais cela nécessite un engagement au long terme et fondé sur la patience, une vertu qui, jusqu'à présent, n'était pas suffisamment présente parmi les milieux de développement. Cela soulagerait les travailleurs humanitaires de la pression de toujours vouloir surcharger les pays africains de stratégies et approches constamment renouvelées, chaque fois que l'on craint de jeter de l'argent dans un tonneau sans fond. Cela pourrait également dompter politiques et journalistes qui, faute de compréhension à l'égard de ce qu'est le développement, exploitent la «défaillance» de l'aide au développement pour semer le mécontentement vis-à-vis des institutions de développement et des Africains.

Elísio Macamo est depuis octobre 2009 professeur de sociologie à l'Université de Bâle avec focus sur l'Afrique. Auparavant, il a enseigné la sociologie de développement à l'Université de Bayreuth. Il est né et a grandi au Mozambique et a étudié à Maputo (Mozambique), Salford et Londres (Angleterre) ainsi qu'à Bayreuth (Allemagne).