La mondialisation à bout de souffle ?

Yury et Oleksiy, deux paysans de la région de Zaporijjia, en Ukraine, travaillent la terre avec des gilets pare-balles pendant l’invasion russe.
21.6.2022
Article global
La guerre d’agression brutale menée contre l’Ukraine a-t-elle marqué le début de la fin de la mondialisation, comme l’affirment certains ? Tentative de décryptage.

Par Laura Ebneter, Dominik Gross, Kristina Lanz et Andreas Missbach

La difficulté de parler de la mondialisation réside dans le fait que l’acception du terme varie grandement. L’historien allemand de la mondialisation Jürgen Osterhammel écrit que tout le monde parle de ce phénomène et suppose tacitement que sa signification est transparente. Or cette hypothèse est irréaliste selon lui. Il propose donc de parler plutôt de « mondialisations ». Ainsi, la mondialisation ne désigne plus un processus planétaire englobant l'humanité tout entière, mais une multitude de processus différents dans le monde, à des moments identiques ou différents, qui pourraient (ou non) être reliés d'une manière ou d'une autre.

En gros, lorsqu'on parle de mondialisation, deux points de vue rarement dissociés de façon suffisamment claire s’entrechoquent et expliquent pourquoi on peut assister à un dialogue de sourds à ce sujet. D'un côté, la mondialisation désigne des recettes de politique économique qui reposent sur une théorie économique, ou plutôt une idéologie. C'est ainsi que les altermondialistes des années 2000 comprenaient le terme. Cette idéologie et ces recettes (souvent indigestes) étaient accompagnées de récits sur les promesses de la mondialisation. De l’autre côté, des processus réels sont décrits sous l'étiquette de ce phénomène, par exemple la croissance du commerce international, l'intensification des flux de capitaux transfrontaliers ou du poids des multinationales. Et la liste est loin d’être exhaustive.

On suppose souvent que les recettes idéologiques mènent de manière linéaire aux processus réels mesurables. Par exemple, que la suppression des entraves au commerce et des contrôles des mouvements de capitaux a entraîné une rapide poussée du commerce mondial. Ce n'est toutefois pas si simple, car une part considérable de la croissance de ce commerce est due directement ou indirectement au fait que la Chine est devenue « l'atelier du monde ». Mais l’empire du Milieu a très sélectivement supprimé les entraves commerciales, n'a jamais libéralisé les mouvements de capitaux et a maintenu un contrôle étatique dans d'autres domaines (lire l’interview).

Il existe plutôt un tissu d'idéologie, de recettes et d'évolutions réelles qu’on peut sommairement résumer comme suit : depuis les années 1970, la transformation du capitalisme mondial a été guidée par une idéologie économique que les grandes entreprises multinationales (EMN) et les gouvernements occidentaux ont accueillie avec empressement. Les recettes de politique économique qui en ont découlé et qui ont été appliquées par les gouvernements ont favorisé l'émergence d’EMN et ont déclenché quatre processus planétaires centraux : l’accroissement rapide du commerce international, la délocalisation de la production industrielle vers des pays moins « développés » (Chine comprise), l'intensification des migrations Nord-Sud (plus forte aux États-Unis, en Europe également d'Est en Ouest) et, point capital, la croissance extrême du secteur financier depuis les années 1970 et son importance pour l'économie et la politique financière au sein des pays et au-delà des frontières.

L’idéologie
L'idéologie économique est communément désignée « néolibéralisme », sauf qu'il en va du néolibéralisme comme de la mondialisation : deux personnes dans la même pièce comprennent trois choses différentes sous ce terme. L'historien américain Quinn Slobodian vient à la rescousse. Dans son ouvrage « Globalists - The End of Empire and the Birth of Neoliberalism » (2018), il distingue deux concepts néolibéraux, le plus connu étant né à Chicago, l'autre à Genève. La première conception se traduit par davantage de laisser-faire et de moins en moins de frontières (nationales) étatiques : des marchés autorégulés qui remplacent de plus en plus des appareils d’État élagués en tant que forces structurantes d'une société. Ou, pour reprendre l'expression du PRD suisse des années 1970 : plus de marché, moins d'État. Les économistes néolibéraux de l'école de Chicago, autour de l'économiste américain Milton Friedman, rêvaient d'un marché mondial unique, intégrant tout. La politique ne devait plus jouer un rôle que là où ce marché n’était pas fonctionnel. Selon les idées de Friedman et de ses partisans, cela ne devait être le cas nulle part, sauf pour les questions de sécurité (armée et police).

Slobodian oppose le groupe genevois de penseurs néolibéraux avant-gardistes à cette conception de la mondialisation néolibérale comme processus global dans lequel les forces du marché libre se déploient pleinement par elles-mêmes. Ces précurseurs se sont réunis dans les années 1930 à l'université de Genève — précisément là où l'ONU a son second domicile. Autour des économistes allemands Willhelm Röpke, Ludwig von Mises ou Michael Heilperin, ces penseurs voulaient, en tant qu’école de Genève et contrairement à celle de Chicago, non pas libérer le marché de l'État, mais mettre ce dernier au service du marché, avec pour objectif suprême de garantir le droit à la propriété privée non seulement dans un État national donné, mais à l'échelle mondiale. Slobodian écrit qu'il s'agissait pour les « Geneva boys » de donner au marché de l'État un cadre global de droit (privé) et d'élever ainsi au niveau supranational les mécanismes servant à l'accroissement de la propriété privée — sans devoir également s’encombrer des règles restrictives d'un État social soucieux de redistribution.

Les recettes
En 1989, les recettes basées sur l'idéologie politico-économique des néolibéraux de différentes couleurs ont été estampillées « consensus de Washington » parce qu'elles étaient défendues par les institutions qui y résident, à savoir le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et le Trésor américain. En fait, « consensus de Washington, Genève (OMC - commerce), Paris (OCDE - politique fiscale) et Bruxelles (UE) » serait plus approprié. Développé à l'origine en réaction à la crise de la dette en Amérique latine, le noyau dur de ce programme était la concurrence (surtout le démantèlement de l'État social), la dérégulation (commerce et mouvements de capitaux) et la privatisation. En échange de nouveaux prêts, ce consensus a été imposé dans les années 80 aux pays endettés d'Amérique latine et d'Afrique par le biais de programmes dits d'ajustement structurel — une période qui a souvent été qualifiée de décennie perdue (lost decade) par la suite, car la pauvreté a massivement augmenté dans de nombreux pays.

Les EMN, et tout particulièrement les banques et autres acteurs financiers, ont été les moteurs et les bénéficiaires de cet agenda. Le président d'ABB, Percy Barnevik, l’a bien montré dans le programme de sa société en 2000 en disant qu’il définissait la mondialisation comme la liberté pour son groupe d'investir où et quand il le souhaite, de produire ce qu'il veut, d'acheter et de vendre où il le souhaite, et de réduire autant que possible toutes les restrictions imposées par les lois du travail ou autres réglementations sociales.

L'effondrement de l'Union soviétique en décembre 1991 a marqué un tournant décisif. Avec la fin du bloc de l'Est, il ne restait plus qu'une seule superpuissance et les recettes pouvaient désormais être appliquées partout sur la planète. Après le Sud mondial, les pays de l'ex-Union soviétique ont été les principales victimes de ces recettes : des conseillers économiques américains ont convaincu leurs gouvernements d'appliquer le « consensus de Washington » comme thérapie de choc. Avec pour résultat la disparition quasi totale des industries locales et la possibilité pour quelques-unes de se servir dans la fortune nationale et les matières premières qui restaient comme secteur dominant de l'économie. Sans « consensus de Washington », pas d'oligarques.

Les promesses de la mondialisation
Les idéologies de la mondialisation et leurs recettes sont allées de pair avec une série de récits et de promesses, encore volontiers propagés aujourd'hui — malgré des évidences contradictoires. Exemples : l'économie mondiale apportera une prospérité durable à tous les pays qui misent réellement et systématiquement sur le libre-échange et la libre circulation des capitaux. Ou : grâce à la mondialisation, le développement économique conduit à la diffusion des valeurs occidentales et, en fin de compte, à un monde d'États démocratiques coopérant pacifiquement. Ou encore : la gouvernance mondiale accroîtra le pouvoir des gouvernements et résoudra les problèmes communs du monde.
Il est toujours plus évident qu'aucune de ces promesses n'a été tenue : alors que la pauvreté a certes reculé dans certains pays, asiatiques pour la plupart (qui n'ont justement pas soutenu le « consensus de Washington », ou du bout des lèvres seulement), les inégalités planétaires s’accentuent parallèlement. L'économiste Thomas Piketty montre qu'entre 1980 et 2014, les revenus des 50% de la population mondiale les plus pauvres ont augmenté de 21%, tandis que ceux des 0,1% de la population mondiale les plus riches ont bondi de 617% durant la même période. Et tandis que la libéralisation du commerce et l'émergence de chaînes de valeur mondiales ont massivement renforcé le pouvoir de marché de certaines entreprises, les syndicats ont été affaiblis dans le monde entier, les prestations sociales rognées et une course vers le bas des salaires a été engagée en maints endroits.

Et au lieu de la liberté, de la démocratie et des droits de l'homme évoqués dans les récits volontiers servis, de plus en plus de personnes sont aujourd'hui en réalité confrontées à la répression et à l'oppression. L'ONG Freedom House constate ainsi que la démocratie est aujourd'hui attaquée partout dans le monde par des leaders et des groupes populistes, ce qui a souvent pour corollaire la répression des minorités ou d'autres « ennemis » construits de toutes pièces. Au cours des deux dernières décennies, les gouvernements autocratiques ont en parallèle toujours plus étendu leur influence au-delà de leurs frontières nationales, cherchant à faire taire les critiques, à renverser les gouvernements démocratiques et à remodeler les normes et institutions internationales dans le sens de leurs propres intérêts. Cela complique également toujours davantage la coopération au sein d'instances mondiales comme l'ONU.

La fin ! Quelle fin ?
Même si aucune des promesses de la mondialisation ne s'est réalisée, la guerre en Ukraine ne marque pas la « fin de la mondialisation » en tant qu'idéologie flanquée de son cortège de recettes politiques. D'une part, même avant la guerre, aucune des institutions du « consensus de Washington, Genève, Paris et Bruxelles » ne défendait sans distinction les mêmes recettes qu'avant la crise financière de 2007. D'autre part, les institutions financières internationales, toujours sous la houlette de l'Occident, continuent malgré tout à diffuser allègrement des pans de cette idéologie, même si la crise climatique de plus en plus aiguë, les crises économiques et alimentaires récurrentes ainsi que les crises de la dette qui s'aggravent démontrent en fait depuis longtemps l'inefficacité de ces recettes. Il est malheureusement peu probable que la guerre change la donne.

La guerre contre l'Ukraine va-t-elle mettre un terme à l'intégration économique mondiale réelle ou même l'inverser ? C’est également des plus improbables, même si certaines chaînes de création de valeur seront modifiées ou raccourcies. Il est exclu que la Russie sanctionnée s'associe à la Chine et à quelques États vassaux pour constituer un espace économique eurasien cloisonné. L'Occident (Japon compris) est bien trop important pour la Chine sur le plan économique.

Et maintenant ?
L'idéologie de la mondialisation est donc de plus en plus mise sous pression de se justifier. Les crises multiples montrent clairement que le modèle actuel de l'économie mondiale n'est pas celui qui permet d'atteindre la paix, la liberté, la santé et la prospérité pour tous. Il est de toute façon évident qu'il est en train de détruire la planète. Que faire alors?

Tout d'abord, nous avons besoin d'une nouvelle idéologie qui, au lieu de miser sur la croissance économique « éternelle », la maximisation des profits et les intérêts personnels à court terme, mette l'accent sur nos interdépendances, notre intégration dans l'environnement naturel et nos intérêts communs à long terme.

Ensuite, nous avons besoin d'une politique économique et de développement qui se fixe comme objectif la réalisation des droits de l'homme universels, pour l’humanité tout entière, et qui favorise leur réalisation globale au lieu de l'entraver. Et cette nouvelle politique de développement doit pouvoir montrer comment elle peut atteindre ce dernier objectif en respectant les limites naturelles de la planète. Les objectifs de développement durable de l'Agenda 2030 de l’ONU doivent servir d’orientations à cet égard. Pour la grande transformation nécessaire, il n'y a pas de plan directeur ni de carte géographique. Il faut d'innombrables expériences, processus de recherche, projets et débats politiques, de la base jusqu'aux forums internationaux de gouvernance mondiale. Comme le mouvement altermondialiste des années 2000 l'avait déjà rétorqué au « there is no alternative » de l'ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher : il existe des milliers d’alternatives.