Société civile: le nouveau sujet de l’histoire

Rebelle et visionnaire : Jean Ziegler n’abandonne pas le combat pour un monde plus juste.
5.10.2021
Article global
Auteur de « Le capitalisme expliqué à ma petite fille – en espérant qu’elle en verra la fin », Jean Ziegler appelle les ONG et les mouvements sociaux à élaborer un nouvel ordre social mondial basé sur les droits, la solidarité et la réciprocité.

A l’occasion des cinquante ans d’Alliance Sud, Isolda Agazzi a demandé au célèbre sociologue genevois, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, ce qu’il pensait du travail effectué par les ONG depuis un demi-siècle et où il voyait la nécessité d’agir à l’avenir. Selon lui, ce que la société civile a accompli est immense – l’Initiative multinationales responsables aurait été impensable en Suisse il y a vingt ans – mais ce n’est que le début.

Cette année Alliance Sud fête ses 50 ans, comme plusieurs autres ONG. Qu’est-ce qui a changé depuis les années 1970 ?

Jean Ziegler: La société civile est devenue le nouveau sujet historique. Elle est désormais capable de mobiliser la conscience collective et de combattre efficacement les oligarchies financières qui dominent la planète. Lors de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle en 1999, pour la première fois la rue, avec une conscience radicalement alternative, a fait capoter la réunion d’un pouvoir mondial. Ce monde autre, de la justice, des droits de l’homme, s’est dressé contre celui de la maximalisation du profit et il est devenu visible. C’était un moment historique, mystérieux. A partir du Forum social mondial de Porto Alegre, en 2001 − qui au début avait toujours lieu à la même date que le Forum de Davos − la société civile s’est structurée. Depuis Seattle elle ne s’est plus jamais tue, au point que l’OMC n’a pas pu siéger dans des villes occidentales et en 2001 a dû aller à Doha, capitale d’un émirat obscur, pour se réunir. Seattle a marqué la rupture et depuis lors la société civile a pris un élan formidable. En Suisse il y a eu l’Initiative pour des multinationales responsables, qui aurait été tout simplement impensable il y a vingt ans. Les mouvements sociaux et les ONG, dont Alliance Sud, ont joué un rôle déterminant dans la lutte contre les oligarchies qui dominent le pays, elles ont incarné une expression oppositionnelle radicale qui a trouvé l’adhésion de la majorité du peuple suisse.

Mais maintenant la Suisse veut museler les ONG…

Ce sont l’oligarchie du capital financier globalisé et son laquait Ignazio Cassis qui veulent faire taire les ONG ! Pourtant c’est tout à fait logique qu’elles touchent de l’argent de la coopération au développement : si on est engagé dans la lutte contre l’inégalité, la faim, l’absence de droits dans le monde, on doit pouvoir mener aussi une action politique locale dans le pays d’origine. C’est la tâche des ONG de se battre contre le pillage des impôts et l’impunité, le fait que la Suisse accueille des mafieux, des dictateurs et les élites corrompues des pays en développement.  

Pensez-vous que notre travail est toujours nécessaire et si oui, sur quels thèmes devrions-nous nous concentrer ?

On n’est qu’au début, votre lutte est plus nécessaire que jamais ! il faut abattre le système capitaliste et sa vision de l’homme, selon laquelle l’être humain n’est efficace qu’en fonction de son intérêt privé. Pour le néolibéralisme l’égoïsme est le moteur de l’histoire. Pour les anticapitalistes des mouvements sociaux, l’homme est habité par le désir de solidarité, de réciprocité et de complémentarité avec les plus pauvres. Ce sont deux visions de l’homme complètement différentes, dont la première aboutit à la maximisation du profit et à l’inégalité − toutes les cinq secondes un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Le capitaliste dit : « on ne peut rien faire ». Nous, on veut un ordre du monde qui n’est plus basé sur le marché, mais sur les droits : le droit à l’alimentation, à un système normatif que la puissance publique assure par le biais de la société civile et qui permet une vie digne, satisfaisante et à l’abri du désespoir. Selon le Word Food Report de la FAO, l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème douze milliards d’êtres humains, c’est-à-dire pratiquement le double de l’humanité. Il n’y a donc aucune fatalité au massacre de la faim. Un enfant qui meurt de faim est assassiné.   

Dans l’un de vos derniers livres, « Le capitalisme expliqué à ma petite-fille » (Seuil 2021), vous souhaitez qu’elle en voie la fin, mais vous ne proposez pas de véritable alternative. N’est-ce pas un peu facile vu que c’est le seul système économique qui reste ?

Vous êtes injuste ! Le mystère de la liberté déployée dans l’homme va abattre le capitalisme. C’est la lutte des hommes et des femmes désaliénés, porteurs de cette conscience nouvelle de la réciprocité entre tous les peuples, qui va briser l’un après l’autre les mécanismes d’oppression. Quand la conscience sera enfin libérée de l’aliénation capitaliste, de cette violence structurelle, alors commencera la mise en place, l’invention dans la liberté des institutions et de l’ordre nouveau, qui sera basé sur le respect de tous les droits économiques, sociaux et culturels. Deux milliards d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, 62 Etats membres de l’ONU pratiquent la torture, l’exploitation de l’homme par l’homme ravage la planète. Nous savons que nous ne voulons pas de cet ordre cannibale du monde et luttons pour le détruire. Ce qui naîtra dans les ruines, nous ne le savons pas. Je vous donne un exemple :  le 14 juillet 1789, les ouvriers et les artisans du faubourg industriel de Paris marchent sur la Bastille pour libérer leurs copains. La Bastille tombe. Si le soir du 14 juillet une journaliste avait demandé à l’un des insurgés quelle serait la constitution de la première république française (qui a été adoptée quatre ans plus tard, a instauré la souveraineté populaire, les droits de l’homme et liquidé la monarchie absolue), cela aurait été une question absurde. Le citoyen qui a pris la Bastille n’avait aucune idée de ce que le mouvement social allait produire. Pourtant aujourd’hui, 250 ans après, les ¾ des Etats vivent sous une constitution républicaine qui affirme le respect des droits de l’homme. Personne ne peut anticiper le monde nouveau qui naîtra des espérances que nous portons en nous.

Vous êtes un grand ami de Cuba, l’un des derniers Etats socialistes au monde. Comment jugez-vous la situation sur place et la répression des manifestants par le régime ?

En Birmanie, il y a répression, mais à Cuba il y a eu des arrestations temporaires, le rétablissement de l’ordre social dans la rue, mais pas de répression meurtrière comme dans les pays satellites de l’oligarchie capitaliste. Le fléau de Cuba, c’est le blocus américain. Même un pays comme la Suisse n’aurait pas survécu à 62 ans de blocus économique total. Mais grâce à la volonté de sacrifice des Cubains, ils ont créé un système de santé dont j’ai moi-même bénéficié puisqu’ils m’ont fait deux transfusions sanguines, ils m’ont sauvé. Depuis lors j’ai du sang cubain ! Et les Cubains ont vaincu la faim.

Vraiment ? Les magasins sont vides et les queues pour s’approvisionner interminables…

Il y a la livreta [chèques alimentaires]. Au Brésil et au Congo les gens meurent de faim, pas à Cuba.

Le seul problème de Cuba est donc le blocus américain selon vous, le système économique et politique n’y est pour rien ?

Il y a toujours des problèmes, l’un des principaux étant d’éviter l’inégalité, la renaissance d’une société de classes, tout en laissant fleurir l’initiative individuelle. Les Cubains cherchent cet équilibre en permanence, en limitant la propriété privée du sol, ou des immeubles. C’est une tâche essentielle de la révolution et en permettant le développement du secteur privé cela devient très difficile, donc c’est tout à fait possible qu’il y ait des erreurs dans l’allocation des ressources. Mais Cuba est un exemple lumineux pour le monde entier, à commencer par les pays en développement. Souvenez-vous de ce que disait Marx : « de chacun selon ses capacités, pour chacun selon ses besoins ». Le communisme est l’horizon de notre histoire. Cuba est en route vers cela. Cuba mérite notre totale solidarité.