S’engager, c’est vivre dangereusement

Grand Ethiopian Renaissance Dam
Une fois achevé, le Grand barrage éthiopien de la Renaissance (GERD), qui fait barrage sur le Nil Bleu, sera la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique.
22.6.2020
Article global
Des décennies durant, le modèle de développement néolibéral a sciemment ignoré l’étouffement des droits humains. Le temps est venu d’un changement de paradigme.

Selon le Business and Human Rights Center, 572 attaques contre des défenseurs des droits de l'homme et des militants écologistes ont été enregistrées rien qu'en 2019 dans le cadre des activités des entreprises. Un tiers environ impliquaient des femmes. Ces attaques allaient du licenciement immédiat, comme au Bangladesch où 12 000 travailleuses du textile ont été licenciées après des manifestations, à l'intimidation, à la violence policière et au meurtre. Dans la grande majorité des cas, cette répression n'a eu aucune suite pour ses auteurs, le gouvernement et les entreprises s’étant associés au nom du « développement ». Les personnes qui se dressent contre l’accaparement des terres, l'empoisonnement des rivières ou la destruction de leurs moyens de subsistance sont souvent globalement désignées d’ennemies du développement par les gouvernements et les entreprises concernées.

Les banques de développement sont fréquemment impliquées dans le financement de ces activités. Un rapport de la Coalition pour les droits humains dans le développement (Coalition for Human Rights in Development) analyse le rôle des banques de développement dans 25 projets d'infrastructure et de développement qui ont donné lieu à une répression massive. Parmi les projets analysés, onze incluaient un financement de la Société financière internationale (SFI) et six étaient financés par d'autres sous-organisations de la Banque mondiale. Les études de cas englobent notamment la répression par la police sud-africaine d’une grève menée dans une société minière financée par la SFI en 2012, connue sous le nom de massacre de Marikana. Elle a fait 34 morts et elle est considérée comme la plus sanglante action violente d'un gouvernement sud-africain depuis 1960. D’autres cas analysés sont par exemple le meurtre en 2016 de Gloria Capitan, qui s’élevait contre la grave pollution atmosphérique causée par les projets d’investissement dans le charbon financés par la SFI aux Philippines, ou encore l'emprisonnement du pasteur Omot Agwa, qui avait soutenu le peuple indigène Anuak d'Ethiopie dans sa plainte pour déplacement visant la Banque mondiale. Le rapport conclut que les banques de développement ne font généralement rien pour lutter contre la répression liée aux projets qu'elles financent. Les réactions arrivent trop tardivement et sont trop timides, les militants concernés sont rarement indemnisés et restent exposés sans protection à une répression accrue. Souvent, les gouvernements et les entreprises impliqués dans des violations des droits humains continuent à recevoir des fonds des banques de développement, même après que les mesures de répression et de rétorsion sont devenues publiques.

Ces dernières années, les droits de la société civile ont été encore davantage restreints dans nombre de pays, ce qui rend de plus en plus difficile et dangereux pour des militants de s’opposer à la politique de leur gouvernement ou à des prétendus projets de développement. Les mesures prises pour lutter contre l'actuelle pandémie de coronavirus accentuent encore cette tendance dans de nombreux pays. Il est donc d'autant plus crucial que les entreprises, les investisseurs et les banques de développement combattent cette évolution, impliquent dès le début la population concernée dans leurs projets et s'engagent clairement en faveur de la protection des droits humains. En mars 2020 pourtant, un groupe de 176 investisseurs internationaux gérant une fortune de plus de 4 500 milliards de dollars a écrit une lettre ouverte aux 95 entreprises affichant les pires résultats en matière de devoir de diligence dans le domaine des droits humains, les exhortant à assumer leurs responsabilités. En parallèle, la Banque mondiale a publié une déclaration contre des mesures de rétorsion.

Les belles paroles ne suffisent pas pour autant : le concept de développement doit faire l'objet d'un débat critique ouvert à des modèles de développement alternatifs qui s'écartent du modèle de croissance néolibéral à forte intensité de ressources. L'Agenda 2030 des Nations Unies peut ici servir de base de référence : il offre une vision holistique du développement selon laquelle tous - pays riches et pays pauvres - sont appelés à réduire les inégalités et à promouvoir la durabilité environnementale, sociale et économique ; et en vertu du principe de ne laisser personne pour compte (leave no-one behind), le développement doit mettre l’accent sur les besoins des couches les plus pauvres et les plus marginalisées de la population.

Une brève histoire du « développement »

kl. En 1949, le président américain Harry S. Truman a déclaré pour la première fois dans un discours à la nation que les riches nations « développées » devaient tirer parti des progrès qu’elles avaient accomplis pour aider les pays « sous-développés » plus pauvres dans leur propre développement. C’est alors qu’une image linéaire, dépolitisée et profondément capitaliste du développement a pris corps. Grâce au travail acharné, à l’ardeur et à l'innovation, l'Occident aurait ainsi pris de l’avance sur les pays pauvres sur la voie du développement. Pas un mot de l’esclavage, de l'impérialisme et du colonialisme ayant sous-tendu cette « montée vers le développement ». Les pays les plus pauvres n’avaient prétendument plus qu’à créer les conditions politiques et économiques appropriées et, avec l'aide généreuse des nations les plus riches, à se rapprocher de leur niveau de vie. Les conditions générales de la politique de développement propagées par l'Occident ont toutefois été conçues dès le départ pour garantir aux entreprises et aux gouvernements occidentaux un accès libre aux indispensables matières premières et ressources des pays pauvres ; et l'aide dite au développement était généralement liée à des conditions qui garantissaient aux entreprises occidentales des débouchés dans ces pays. Le terme anglais « tied aid » s’est imposé pour désigner cette aide liée.

Aujourd'hui, plusieurs concepts de développement sont en concurrence et l'aide au développement a énormément changé. Elle s'est largement détournée du principe de l'aide liée et s'appuie davantage sur la coopération avec la population locale, d'où le terme de coopération au développement, un terme qui ne s’est toutefois jamais totalement imposé dans le langage courant.

Le modèle de développement dominant propagé par la plupart des gouvernements et des institutions internationales influentes - Banque mondiale et Fonds monétaire international en tête – reste cependant basé sur la séduction des investisseurs étrangers directs et la libéralisation des échanges, censées conduire à l'objectif ultime de la croissance économique. Les pays en développement sont « aidés » dans ce contexte à attirer des investisseurs s’impliquant dans des projets d'infrastructure, agricoles et énergétiques à grande échelle souvent essentiellement axés sur la promotion des exportations. Pour leur part, les gouvernements s'engagent à démanteler les réglementations commerciales protectionnistes, à activer les privatisations et à mettre les terres et les ressources à la disposition des investisseurs dans des conditions favorables. Ce sont fréquemment les cercles proches du gouvernement qui profitent le plus de la présence des investisseurs étrangers vu la corruption généralisée. Et ces cercles se montrent volontiers laxistes lorsqu'il s'agit de protéger les droits de l'homme et l'environnement.