Des tomates au goût de sang

Idrissa Diassy (24 ans) du Sénégal est une victime indirecte de la production mondialisée de tomates. Il travaille alors dans le sud de l’Italie.
22.3.2020
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Cofco Tunhe, le 2ème producteur mondial de concentré de tomates, est installé au Xinjiang - là où la Chine opprime des millions d’Ouïgours. Sa société mère, le groupe Cofco, a établi son centre international de négoce à Genève. La Suisse doit agir.

C’est « l’histoire absurde de notre monde globalisé » que raconte L’Empire de l’or rouge1 un reportage ahurissant de Jean-Baptiste Malet, sorti en 2017 après deux ans d’enquête. Il montre comment la production mondiale de sauce tomate a été déplacée d’Italie en Chine, plus précisément au Xinjiang, devenu le numéro deux mondial de l’industrie rouge grâce à Cofco Tunhe. Une entreprise d’Etat chinoise qui possède 11 usines de transformation de tomates et 5'000 hectares de champs de tomates dans cette région de l’ouest de la Chine (appelée Turkestan oriental par les Ouïghours qui y habitent).

Nous avons découvert qu’en 2017 la maison mère, Cofco Group, a installé son centre international de négoce à Genève, sous le nom de Cofco International.

Si le journaliste provençal s’est intéressé à cette histoire c’est parce qu’un fleuron français de la sauce tomate, Le Cabanon, venait d’être racheté par un investisseur chinois, Liu Yi, dit « le général ». « Pourquoi un pays où on ne mange pas de sauce tomate veut-il concurrencer la Provence ou l’Italie ? » s’est-il demandé. 

Cofco Tunhe vend aux principales marques internationales

Et ce qu’il a découvert l’a laissé bouche bée. Au début des années 2000, le Bingtuan, une organisation militaro-industrielle créée en 1954 sur ordre de Mao et composée d’anciens cadres de l’armée, s’est retrouvée à la tête de Chalkis, un groupe de sauce tomate côté en bourse.

La mission de cette mystérieuse organisation est d’éviter toute rébellion du peuple Ouïghour en peuplant et contrôlant la région du Xinjiang, où elle possède des terres et des ressources et peut compter sur une main d’œuvre très bon marché : les ouvriers gagnent 1ct/euro par kg de tomates ramassé et 1/3 des récoltes se fait encore à la main. Les enfants accompagnent leurs parents dans les champs et parfois y travaillent aussi.

Le succès est tellement fulgurant qu’en 20 ans la Chine est devenue une super puissance de la tomate et elle fabrique du concentré vendu dans plus de 130 pays, dont l’Italie. Beaucoup de produits et de sauces consommés en Europe et aux Etats-Unis contiennent des ingrédients issus de cette usine, à commencer par le fameux Ketchup. En des temps peu suspects  (avant que le monde apprenne l’existence des camps ouïghours) Yu Tianchi, vice-président de Cocfo Tunhe, déclarait ouvertement, face caméra : « Toutes les marques internationales nous font confiance et nous achètent du concentré de tomates : Heinz, Kraft, Unilever, Nestlé... Chaque année Heinz vend 650 millions de bouteilles de Ketchup dans plus de 150 pays ».

La mondialisation dans tous ses états

Une entreprise qui est un concentré même de l’histoire du capitalisme. Le film raconte que Heinz a été racheté par le milliardaire Warren Buffet, dont la fortune est estimée à 73 milliards d’USD. Dès son rachat, celui-ci a fermé la plus grande usine d’Amérique du Nord, située au sud du Canada, et supprimé 7'400 emplois, à savoir environ ¼ des effectifs - « la variable d’ajustement du capitalisme».

Mais comment a-t-on pu en arriver là ? C’est l’Italie qui a offert les premiers équipements à la Chine. Pensant faire une bonne affaire, Armando Gandolfi, un trader de Parma, a assuré le transfert de technologie et organisé la production sur place. «Les Italiens voulaient vendre leurs machines. Les Chinois voulaient construire des usines. Les Italiens construisaient donc les usines, les Chinois produisaient les sauces et les donnaient aux Italiens pour les revendre en Italie » explique-t-il. Sauf que les Chinois apprennent vite. Très rapidement, ils ont commencé à fabriquer la sauce tomate tout seuls, à des coûts de production défiant toute concurrence. Ils se sont mis à l’exporter dans le monde entier, la principale destination étant le port de Salerno, dans le sud de l’Italie, où le concentré est reconditionné et repart aux quatre coins de la planète.

Aujourd’hui les trois grandes puissances de la tomate  - les Etats-Unis, l’Italie et la Chine - se livrent une compétition féroce. Mais les Chinois ont doublé les Italiens avec la sauce made in China car ils l’exportent en Afrique. Au Ghana, la sauce tomate chinoise est tellement bon marché que les tomates cultivées sur place ne se vendent plus. En 15 ans, les importations ont été multipliées par 30 et la dernière usine de transformation de tomates a fermé en 2012. On retrouve le général Liu, emphatique : « Xi Jinping a lancé les Nouvelles routes de la soie. Le Xinjiang est au début, le Ghana à la fin ».

Le film montre un phénomène hélas bien connu. Depuis l’indépendance, les paysans ghanéens cultivaient des tomates qui étaient transformées dans les usines locales, protégées par des barrières douanières. Depuis le milieu des années 1990 et l’avènement du libre-échange, le pays a été submergé par les importations et les usines locales ont dû fermer. Les paysans sont obligés de migrer, ils vont tenter leur chance en Europe, échouent en Italie où, par une cynique ironie du sort, ils se retrouvent à ramasser… des tomates. Dans les campagnes de Foggia, dans les Pouilles, 30'000 migrants travaillent aux récoltes dans des conditions proches de l’esclavage.

Cofco International, une entreprise suisse

Depuis le tournage de cet excellent documentaire, la situation des droits humains au Xinjiang, qui était déjà grave, a pris une tournure dramatique. En août 2018, le Comité de l’ONU sur l’élimination de la discrimination raciale a confirmé ce que des ONG dénonçaient depuis un certain temps : la Chine y a construit des « camps de rééducation » où croupissent au bas mot un million d’Ouïghours et d’autres minorités musulmanes. D’abord Pékin a nié, mais ensuite,  les preuves devenant irréfutables, il a été obligé de reconnaître leur existence, disant qu’il s’agit de camps de formation professionnelle. Un argument démenti par de nombreuses sources et démoli en décembre dernier par les China Cables, qui confirment ce que Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour, nous avait dit : le travail forcé est pratiqué dans ces camps et dans des usines situées à l’extérieur de ceux-ci, comme documenté depuis longtemps par le chercheur allemand Adrian Zens. Les secteurs de la tomate et du coton sont particulièrement à risque.  

Or Cofco Group, la maison mère de Cofco Tunhe, a installé son centre international de négoce à Genève, sous le nom de Cofco International. En mai 2017 un protocole d’entente a été signé à Pékin entre les dirigeants de l’entreprise et le Conseiller d’Etat Pierre Maudet, en présence de l’alors présidente de la Confédération, Doris Leuthard. Il prévoit la possibilité de conclure de discrets arrangements fiscaux, dans l’esprit des Nouvelles Routes de la soie.

Les autorités fédérales et cantonales doivent exiger que Cofco remplisse son devoir de diligence

Comme révélé par Public Eye dans son rapport Agricultural Commodity Traders in Switzerland, Benefitting from Misery ? publié en juin 2019, Cofco est désormais l’un des plus grands négociants agricoles au monde. Dès lors, la Suisse porte une responsabilité particulière dans cette affaire : s’assure-t-elle que le travail forcé n’est pas pratiqué dans les usines et les champs de tomates de Cofco? Alliance Sud, la Société pour les peuples menacés et Public Eye - réunies dans la Plateforme Chine lors des négociations de l’accord de libre-échange avec la Chine - demandent aux autorités fédérales et cantonales genevoises d’exiger de Cofco qu’elle mette en œuvre son devoir de diligence tout au long de la chaîne de production et fasse preuve de transparence.

A la fin du film, le général Liu, qui a fait ses comptes, se frotte les mains : « Je crois que dans 5 – 6 ans les produits à base de tomates finiront par entrer sur le marché chinois, car de plus en plus de gens mangent au Mac Donald. Si la consommation atteint 7 – 8 kg par personne et par an, il faudra 10 milliards de kg de tomates. Il y a une très grande marge de développement pour cette industrie ! »

A quand des raviolis chinois à la sauce tomate, mais sans violation des droits humains ?

 

1 L'Empire de l'or rouge : Enquête mondiale sur la tomate d'industrie, Jean-Pierre Malet, Fayet Verlag, 2017 /
L’Empire de l’or rouge, Film von Jean-Pierre Malet und Xavier Deleu, DVD (Little Big Story), 2019